Last exile in Williamsburg

Chapitre 1.

Rencontres manquées à Brooklyn

           À peine arrivé le matin à New York par le Greyhound venant de Montréal, j’avais voulu, comme à mon habitude, sacrifier à un rite personnel. “Comme à mon habitude”, est peut-être too much, cela ne faisait que la troisième fois. En 6 ans ! Mais n’empêche, je faisais preuve de constance et de fidélité. De mon hôtel minable, au fin fond de Brooklyn, au bout du bout, mais à Brooklyn, tout de même, je m’étais rendu directement à Williamsburg.

Elle doit se demander ce que je fous là ! Moi pas : J’accomplis mon pèlerinage.

            Je n’avais pas de temps à perdre. Après avoir tourné, ici est là, à la recherche de mon lieu de pèlerinage, sous une petite pluie fine et constante, perdu comme une âme en peine, je m’étais retrouvé au coin de Bedford avenue et de Division avenue. La pluie s’était brusquement arrêtée. Un timide soleil projetait un tout aussi discret arc-en-ciel, sur la chaussée. J’avais accosté, sinon sur la terre promise, du moins à bon port.

Ce que cherchais était là, à mes pieds : le quartier des juifs orthodoxes.

Arrivé à bon port, dans l’autre monde.

Et, planté sur ce trottoir, encore mouillé, au beau milieu du spectre coloré, j’en avais croisés de tout poil, et ce n’est pas une métaphore désobligeante. Tous portaient une redingote noire, plus ou moins lustrée ou brillante, de satin ou de laine peignée et étaient dotés d’une barbe fournie du noir ébène au blanc neigeux, en passant par les mille nuances du gris dont ils devaient ignorer la référence récente. Si tous étaient coiffés de couvre-chefs, les plus modestes — ou les moins pieux ? — se contentaient de chapeaux de feutre noir communs à toutes les congrégations qu’elles soient professionnelles, mafieuses, ou religieuses. Les plus démonstratifs portaient un chapeau rond de fourrure aux larges bords qui leur conféraient une allure majestueuse.

Pour que leur couvre-chef, le shtreimel, se tienne en équilibre, et quel que soit, par ailleurs, leur âge ou leur embonpoint, ils marchaient hauts et fiers, comme pour être en contact le plus direct avec le Très haut. 

Le streimel tient tout seul : miracle ou volonté divine ?

De tout poils donc. Des, en quête d’un signe qui leur serait directement adressé. D’autres, auraient fait confiance aux techniques modernes pour établir le contact. Des solitaires soucieux, au teint pâle, sacs de plastique remplis à ras bords balançant aux bras. Pour en juger au poids de ce qui les tirait vers l’avant et vers le bas, ils devaient avoir une volée d’héritiers et d’héritières. Même si seuls les premiers comptaient pour transmettre la tradition, il fallait bien nourrir également les secondes.

Des aussi , qui allaient par deux, trois ou par quatre et qui semblaient poursuivre une discussion talmudique, à moins qu’ils évoquaient le taux des diamants bruts que leurs cousins d’Anvers leur envoyaient taillés pour les vendre sur la 5eme avenue.

Première rencontre : la naissance d’une histoire d’amour ou un mariage arrnngé comme dans cette magnifique série, unorthodox ?

             Last but non least – je n’oublie pas que tout cela se passe en Amérique du Nord, les plus singuliers exhibaient des hauts de chausse qui mettaient en évidence leur bas de soie blanche, comme ceux qu’on peut voir dans les pièces de Molière, lorsqu’elles sont jouées en costume traditionnel. Il est vrai que ce n’est pas exactement la même tradition. À chaque fois, j’avais accéléré le pas pour tenter de surprendre quelques mots de yiddish, histoire de retrouver ma mamé loch’n  (langue maternelle, en yiddish).

Ils étaient malins et exclusifs. Dès que je m’approchais à une distance où je risquais de pénétrer dans leur sphère de dialogue, ils baissaient la voix ou devenaient silencieux. Ils n’avaient certainement pas envie de connaître mon avis sur le point de la michna qu’ils étaient en train d’interpréter. Ils n’avaient pas tort, ou peut-être plus prosaïquement, ils ne tenaient pas à ce que je connaisse les cours du diamant.

Ils ne voulaient pas me voir

J’avais croisé des petits groupes de préadolescents qui se chamaillaient avec beaucoup de décence, comme si leurs “papillotes” les tiraient prématurément vers la vie d’adulte.

Le Hassidisme n’a pas d’âge

 

Life is not a picnic comme le dit le titre du spectacle de mon ami David Bursztein qui aurait été aussi heureux que moi de voir préservées, malgré tout, leurs joies d’enfant. Occupés à poursuivre un ballon qui semblait n’en faire qu’à sa tête et qui défiait toutes les lois de cinétique mondaine, ils m’avaient contourné sans me voir. Peut-être leur course endiablée répondait-elle à la mécanique céleste. Tout comptes faits, le terme “endiablé” me semble mal venu, je ne voudrais pas qu’il leur porte le mauvais œil. Toujours est-il qu’ils disparurent de ma vue, comme par miracle, en un clin d’œil.

J’avais alors été dépassé par un homme d’une quarante d’années, de haute taille, le visage anguleux, pour ce que j’avais pu en deviner, la chevelure noire de geai, large d’épaules, la taille fine et la démarche souple et décidée.

C’est lui au premier plan. Mais ce n’est pas moi au second. Je n’ai, tout de même pas pu me prendre en photo en marchant !

Je l’avais suivi. On aurait pu le prendre pour un acteur de cinéma sortant de la salle de maquillage pour rejoindre le plateau de tournage d’un film, comme par exemple, « le rabbi miraculeux ».

J’avais voulu venir à sa hauteur pour croiser son regard et voir à quoi il ressemblait. Entreprise audacieuse. J’avais accéléré mon pas ; il semblait ne pas avoir modifié le sien. Notre écart s’était pourtant accru. Il avait brusquement tourné au coin de la rue et je l’avais vu, cent mètres plus loin, pénétrer par la petite porte d’une maison de brique rouge, surmontée d’une inscription en Hébreu. Il avait laissé la porte entrebâillée, comme pour m’inviter à entrer. Je n’avais pas osé le suivre. Peut-être la peur d’être embarqué dans une aventure mystique pour laquelle je ne me sentais pas encore assez préparé. Je n’avais même pas pu déchiffrer l’inscription en Hébreu, malgré mon heure d’hébreu hebdomadaire, l’année qui avait précédé mon voyage en Israël. J’avais juste pu déchiffrer le mot Dèlèt, la porte. Décidément je n’étais pas prêt pour la franchir.

Il ne me restait plus qu’à passer à l’épreuve pour laquelle je m’étais entraîné : traverser l’East river, en courant, pour rejoindre Manhattan, par le pont de Williamsburg.

            J’avais à peine eu le temps de m’émerveiller à la vision des gratte-ciel qu’un murmure bruyant comme un essaim d’abeilles se rapprochait de moi.

Des jeunes étudiants, la barbe déjà abondamment fournie, les papillotes flottant au vent, la chemise dépassant sous le veston noir m’avaient débordé sans vergogne, tout en continuant leur discussion à plusieurs voix simultanées. Le pas rapide, comme s’ils se rendaient collectivement à un rendez-vous qu’il ne fallait pas manquer.

J’avais tenté d’accélérer l’allure pour rester à leur niveau, je n’y étais pas arrivé. Question de sac balançant sur mon dos, de génération, peut-être de motivation.

Ma promenade qui s’était voulue touristique s’était transformée en processus d’exclusion.

Durant les deux kilomètres de traversée, j’avais ainsi été rattrapé, ignoré, dépassé, par des petites cohortes successives de jeunes gens, parfois précédés d’un adulte à barbe blanche ou grise qui semblait n’avoir aucun mal à trottiner à leur allure.

À la sortie du pont de Williamsburg, un petit groupe attendait le feu vert pour traverser Delancey street. L’adulte qui les précédait avait levé le bras ; les voitures s’étaient arrêtées sans toutefois se retirer ou reculer. N’est pas Moïse qui veut. Leur emboîtant le pas — ne faisais-je pas partie du même peuple qu’eux ? —, je m’étais alors senti autorisé à leur demander ce que je ne n’avais pu faire avec les autres. Dans un anglais métissé de yiddish, j’avais baragouiné: « Are you going to the Schoule ». Je ne savais dire le mot de synagogue qu’en yiddish ou en français. Continuant leur traversée vers je ne sais quelle terre promise, aucun d’eux ne m’avait répondu, peut-être ne m’avaient-ils simplement pas entendu.

Le plus jeune d’entre eux avait pourtant ralenti le pas, il m’avait toisé avec étonnement, des pieds à la tête, et peut-être attendri par mon souffle court, il m’avait répondu, avec l’accent de Sarcelles : «Il y en a encore pour une heure de marche». Il avait repris la sienne et rejoint les autres.

Le seul qui avait bien voulu me répondre avait l’accent de Sarcelles.

Je m’étais retrouvé seul. Pas pour longtemps. J’avais alors été interpellé par un homme d’un certain âge, tout aussi essoufflé que moi qui lui aussi semblait avoir perdu son groupe.

C’est lui, mais à côté, ce n’est pas moi

De courtes jambes mal coordonnées, un large buste qui le portait en avant, alors que sa tête brinquebalante coiffée d’un kapele sans âge, semblait vouloir, malgré tout, regarder devant soi. Il m’avait fixé un court moment. Je lui avais inspiré confiance. Semblant reconnaître en moi un égaré comme lui, il m’avait demandé dans un anglais approximatif à l’accent pied noir : — You know where is Bowery avenue ? ».

Je l’avais parfaitement compris mais j’avais été incapable de lui répondre, ne sachant, pas plus que lui, où se trouvait cette avenue. Sans attendre, il avait repris sa course. J’avais renoncé à la mienne.

Je m’étais retrouvé, sans le vouloir on the Bowery avenue, qui coupait, un bloc plus loin, l’avenue où je venais de perdre ma dernière rencontre, le seul qui avait bien voulu m’adresser la parole. J’avais encore été rattrapé, à l’arrache, par un dernier groupe qui m’avait dépassé, un jeune homme agitait fièrement un drapeau où était inscrit en anglais Messiah, avec un graphisme qui imitait les caractères hébraïques. Les mécréants comme moi, pouvait alors comprendre ce qui mobilisait leur course sur Manhattan. Mais pourquoi aller l’attendre sur cette avenue qui n’avait rien de sacrée ? Le Messie ne sera-t-il pas partout chez lui lorsqu’il viendra ; alors pourquoi pas on the Bowery ? Ce fut ma dernière pensée interprétative de la soirée.

Il ne me restait plus qu’à trouver un endroit pour me restaurer, maintenant que mes préoccupations ethno-religieuses étaient provisoirement calmées. Je m’étais retrouvé chez Katz’Deli, tout proche, un delicatessen, paraît-il célèbre et renommé.

Célèbre du fait que cette immense cantine avait servi de décor à la scène de « Quand Harry rencontre Sally ». Renommé, certainement pas pour la qualité des énormes sandwichs au pastrami qui faisaient sa douteuse réputation. J’avais sacrifié à ce rituel où rien n’était yiddischisant, ni les serveurs noirs ou hispaniques, ni la clientèle bigarrée.

Oy vey !

Je devais être le dernier juif présent dans cette usine à bouffe, à la recherche d’un passé disparu. Je restais pourtant embarrassé par une question simple : où courraient-ils tous, eux qui n’avaient pas voulu me le dire ? Il ne me restait plus qu’à retourner au bout du bout de Brooklyn. En métro, cette fois-ci. C’est alors que me revint l’image de la pancarte qui surmontait le voie piétonne du pont de Williamsburg :  

 

Oy vey!  yiddish, intraduisible. Se dit à chaque fois qu’un désagrément se présente : pour s’en plaindre, le conjurer ou encore l’éviter, ce serait le mieux. Et D. sait combien les désagréments font partie de la vie.

Oy vey ! Mais peut-on appeler ce qu’on vit, une vie, lorsque celle-ci nous arrache un Oy vey ?

Où courrais-je donc ? À quoi voulais-je échapper ou que désirais-je retrouver ?

J’aurais mieux fait de me poser à moi-même la question que je n’avais su leur poser. Fallait-il que dans chaque ville que je visite, Prague, Cracovie, Londres, Jérusalem, Montréal…, je me rende dans le quartier où quelques silhouettes à peine croisées, aussi vite disparues, auraient pu me dire d’où je venais…?

Ne valait-il pas mieux que j’interroge les sculptures des Rabbis si expressifs de mon ami de Montréal, Claude Hazanavicius ? Personnages dont on ne distinguait guère les traits du visage mais qui portaient le témoignage de l’humaine condition.

Où va-t-il ? D’où vient-il ? Même Claude H. qui l’a pourtant créé ne le sait pas.

 

Oy vey ! Voilà que même les sculptures l’énoncent

Personnages qui semblaient se contenter d’être là, dans le présent, sans ignorer d’où ils venaient. Personnages qui auraient sans aucun doute pu me dire ce qui me faisait courir ainsi, puisqu’ils s’étaient, eux arrêtés de courir pour se demander où ils allaient.

Oy vey ! J’avais quitté Williamsburg : voilà pourquoi, je sentais monter la nostalgie ou encore la perte de ce que je n’avais pas identifier. Et petit à petit , tout commençait à prendre un sens pour moi. Petit à petit, je trouvais ma place dans ce récit. Les personnages de Claude m’ouvraient la Delet, la porte.

Entre les figures de Rabbis de Claude, venait se glisser celle de mon Zaïde, mon grand père paternel.

Mon grand père I. Kon

Le seul objet qui m’avait été transmis, avec un chandelier  d’argent,  était son portrait, peint par Mendjinsky. Celui-ci, venu en France au début du XXeme siècle, avait fait partie de l’École de Paris. Moi aussi.  Mais un peu plus tard, et à la petite école communale, celle de la rue des petits hôtels. Une partie de la question trouvait une réponse : le récit-il n’est pas le chemin du passage du passé au présent ?

Chapitre 2.

Plongée dans le rouge Rothko

            Ma promenade m’avait conduit, en sortant de Williamsburg bridge, de Lower east side à la rive de l’Hudson : elle m’avait passablement lessivé. Le changement d’atmosphère et le croisement de new-yorkais distingués, bien nourris, apparemment raccords avec l’environnement, m’avaient récompensé.

Les promeneurs de cette rive n’étaient pas sectaires. Ils manquaient simplement de mystère. Ils n’étaient pas regardants sur les modes de déplacements. Le temps magnifique, la vue sur New Jersey, les belles joggeuses m’avaient incité à prendre mon temps. 

Pier 11 :rendez -vous des belles jogeuses et autres gymnastes

          

 Un type sur le pier enchaînait les postures de yoga les plus invraisemblables. J’étais resté en arrêt, intrigué par sa position accroupie, en équilibre sur les bras, les jambes repliées, les pieds reposant à l’intérieur des genoux.On aurait dit un tableau de Francis Bacon, la douleur et le tragique en moins. Cette sculpture vivante représentait une bonne entrée en matière pour mon après-midi que je vouais à la contemplation artistique. Je serais bien resté encore un moment pour voir quand et comment il allait se remettre sur ses pieds. Les miens étaient en compote.

Il était temps de me rendre au Moma.

Il me restait trois heures avant la fermeture. Juste le temps de prendre le métro. Le vendredi était free mais d’après le Routard, qui jusqu’ici était de bon conseil, il y avait toujours une immense queue qui s’écoulait vite, seule l’attente au vestiaire pour déposer le sacs dos était conséquente.

La salle des Rothko au Moma

Dans la salle des Rothko, je n’avais pas éprouvé l’émotion que j’avais connue lors de la rétrospective organisée par le Centre Pompidou à Beaubourg.

           

 Je m’étais écroulé sur la banquette qui faisait face à la grande toile rouge. Epuisé, somnolant sur le point de m’endormir, j’en avais été empêché par un couinement régulier proche d’un éternuement qui peinait à se déclencher et qui pouvait laisser penser à des pleurs retenus. A ma droite sur le grand banc de cuir, une femme toute menue, les cheveux noirs aux reflets roux, taillés à la garçonne semblait plongée dans la toile, comme absorbée.

—   Fascinating, isn’t ?

J’avais jeté un bref coup d’œil sur cette empêcheuse  de dormir en paix. Mon regard ne l’avait pas détourné de sa contemplation ; elle avait juste murmuré comme si elle ne pouvait pas s’en détaché  :

Ma voisine fascinée

Etait-ce bien une question ? Et s’adressait-elle à moi ou n’étais-je que le témoin d’un constat qui visait le tableau ? Sur le moment, je ne m’étais pas posé la question, je n’avais pas répondu. Je n’avais pas trouvé les mots. Elle s’était levée, il m’avait semblé que ses cheveux avaient absorbé les longueurs d’onde émises par le tableau. Ses reflets roux rayonnaient dans la salle.

Et, cette fois ci me fixant avec un joli sourire un peu triste, elle m’avait dit :

 — Too much.

Je ne pouvais rester, à nouveau, sans répondre et je m’étais lancé, un peu pour faire le malin, un peu pour éprouver mon anglais :

— The same thing with Mozart : too many notes !

Son sourire s’était éclairé et transformé en un étrange rire cristallin. Elle m’avait répondu :

Oh ! vous les frenchies, jamais sérieux.

Je n’avais pu identifier son accent qui n’était pas vraiment anglo-saxon : il mélangeait des sonorités slaves et germaniques. En revanche, elle avait détecté sans problème ma nationalité. Aurais-je voulu la masquer que je n’y serais pas arrivé à moins de continuer à être silencieux. Elle m’avait fixé, hésité un court instant et déclaré :

Il faut aérer mon esprit. Trop de souvenirs ; trop d’émotions. Il faut me bouger. Vous pouvez vous récupérer. Si quand je retourne vous n’êtes pas dormi, on reprend notre converse ».

Un dernier regard avant de me quitter

Elle avait regardée de près, une dernière fois la toile et s’était dirigée vers la sortie. Sa robe noire de satin bien ajustée mettait en évidence ses petits seins bien ronds qui auraient pu être ceux d’une femme jeune. Les talons effilés de ses petites bottines à lacets qui montaient au-dessus de ses chevilles l’obligeaient à faire des petits pas mesurés : elle semblait glisser sans effort sur le parquet ciré de la salle. Mon envie de dormir s’était dissipée. Je l’aurais volontiers suivie, mais je craignais une répartie du genre de sa première réplique. Difficile de lui déclarer alors que j’étais ce qu’il y a de plus sérieux. Cette femme m’intriguait : son élégance un peu désuète ; le temps qu’elle prenait à dire ou à faire les choses et surtout la concentration qui avait été la sienne et l’espèce de douleur avec laquelle, elle s’était détachée du  rouge de Rothko. Il semblait y avoir entre elle et le tableau une étrange affinité.

J’avais pris sa réplique comme une promesse qui m’engageait aussi. J’étais condamné à l’attendre ici, enveloppé par le rouge Rothko, intrigué et séduit par le sillage de ses cheveux aux reflets roux qui semblait avoir laissé une trace dans la salle.

Je m’étais assoupi dans un demi-sommeil, de peur de manquer son retour. J’étais venu au Moma pour retrouver des toiles que je connaissais comme Les demoiselles d’Avignon, de Picasso, que je n’avais jamais beaucoup aimées, les trouvant trop anguleuses et sans véritables séductions.

Les demoiselles d’Avignon

Je comprenais enfin le rejet que j’avais toujours éprouvé devant cette toile. Ce n’était pas tant la dimension formelle qui me provoquait : ces corps déformés, ces visages anguleux, le masque africain portée par une des femmes… Le corps de ces prostituées, mutilés ou inachevés, m’avait toujours un peu intrigué, voire dérangé.

Picasso avait donné ce nom à ce tableau provocant et délibérément inachevé, en souvenir  de  El burdel de Avinyo, du bordel du Carrer d’Avinyó (la rue d’Avignon), une rue chaude de Barcelone. Derain, en voyant le tableau dira même au collectionneur et marchand d’art KahnWeiler : « Un jour, nous apprendrons que Picasso s’est pendu derrière sa grande toile. 

 Si la Rochefoucault avait connu ce tableau de Picasso, il aurait pu rajouter à sa maxime : « Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder de face »,  les demoiselles d’Avignon non plus.

D’ailleurs, personne ne regardait le tableau de face.

C’était le regard noir et fixe qui interpellait le spectateur. Et de savoir que ces femmes étaient les pensionnaires d’un bordel ne diminuait en rien le trouble qui était le mien. Au contraire. Too much, quoi, comme aurait dit ma rencontre de l’après-midi.

Il y avait toutes les toiles que je ne connaissais pas. Je n’allais pas passer la fin d’après-midi sur mon banc à attendre ma « Dame brune » : le Moma allait fermer dans une heure. »

Encore une fois, comme je l’avais été bien souvent, j’étais écartelé entre une jouissance esthétique envisageable et la perspective éventuelle d’une rencontre avec une inconnue. Encore une fois, il me fallait choisir entre un probable regret et un possible remords. Et aujourd’hui encore, je n’avais pas su identifier ce qu’aurait pu être le regret — ne rien avoir vu au Moma ? – et ce qu’aurait représenté le remords — celui d’avoir sacrifié une rencontre à l’accomplissement d’un rite culturel.

J’avais opté, comme d’habitude, pour un compromis hasardeux : aller jeter un coup d’œil sur les tableaux de Pollock de la salle voisine et revenir régulièrement à mon port d’attache, auprès du banc.

L’énergie du tableau, ce que je savais de la danse primitive de Pollock et de ses jets de peinture, autour de la toile posée par terre, auraient pu me faire oublier mon rendez-vous. J’avais voulu vérifier ce qu’il en était. J’avais fait comme tous les visiteurs : je m’étais allongé pour voir le tableau en contre-plongée.

On ne me reconnaît pas bien : le second à partir de la gauche

,J ‘étais revenu sur mes pas : le banc était inoccupé et un groupe d’adolescentes figées devant le tableau de Rothko avaient interrompu leur pépiement.Je n’avais pas eu besoin d’aller me replonger dans ce rouge profond. Je m’étais offert une nouvelle récréation.

            Les Combines de Rauschenberg m’attendaient.

Combine

Ces installations que j’avais découvertes à l’accession de la grande exposition  du Centre Pompidou,  n’avaient pas perdu de leur pouvoir : toujours aussi insolites, elles étaient pour moi ce qu’il y avait de plus inventif dans l’art contemporain.

La salle des Rauschenberg

Une présence m’avait empêché de savourer mon plaisir. Je n’avais pas eu besoin de me retourner:

J’étais siure que le monsieur serait avec Rauschenberg. Les frenchies l’aiment beaucoup : il est tellement léger, amiusing et surtout il ne prête pas à la conséquence .

Mon rendez-vous n’était pas manqué. Le Moma allait fermer. Je m’étais lancé.

Et si nous allions voir le jardin aux sculptures, on a juste le temps. Je vous inviterai volontiers après à prendre un verre.

Sans me répondre, elle m’avait juste pris le bras pour m’entraîner vers l’ascenseur. 

 

Chapitre 3

Rencontre chez Alice, de l’autre côté du miroir

Je m’apprêtais à poursuivre le récit de la rencontre entre un personnage féminin dont je ne connaissais rien d’autre que ce qui était raconté dans la fiction (un « mentir vrai » selon la formule d’Aragon) et un « Je » présent et acteur de la fiction.

C’est alors que je reçu deux mails d’amis très proches. Le premier, après avoir lu sur mon blog « Last exile in Williamsburg », me conseillait d’écrire un texte où « Je », le rédacteur du blog, rencontrerait une belle inconnue à New York.

Le second, avait également lu le début de « Plongée dans le rouge Rothko » ; il me priait gentiment de ne pas laisser les personnages quitter  le Moma aussi rapidement. Ces marques d’amitié et ces conseils narratifs me plongèrent dans un relatif désarroi..

La première, celle de mon vieux copain parisien, était une remarque de « voyant » et de “désirant ”. Il prévoyait, ou souhaitait, que j’écrive quelque chose dans le genre de ce qu’il aurait aimé lire ou du désir d’aventure qu’il me prêtait. Il n’avait peut-être pas tort. Il me connaissait bien.

La seconde, de mon vieux pote de Montréal, Claude Hazanavicius, témoignait de son goût pour les arts plastiques, il faut préciser qu’il est lui-même artiste. Il aurait bien aimé que ma visite se poursuive par les calligraphies chinoises exposées au Moma. Il ne se rendait pas compte que son envie n’était pas réalisable : mes personnages étaient déjà en train de quitter le lieu de leur rencontre.

Ces deux remarques illustrent ce qui est bien connu : les lecteurs se projettent dans les fictions et se les approprient ; c’est ce qui en fait, d’ailleurs tout l’intérêt. « Le lecteur fait le poème », disait Baudelaire.

Variations sur le statut de l’écrivant

En réfléchissant sur le sens de leurs messages, je réalisais que le “Je” qui tient le blog, appelons-le l’écrivant, peut, à son gré, modifier le texte qui n’est pas figé dans le temps. Je le savais, bien sûr. Mais je me rendais compte que ce “Je” peut à tout moment intervenir dans la fiction. Celle-ci une fois publiée sur le blog peut être modelée, transformée, détournée selon les (re)lectures de l’auteur ou les réactions des lecteurs.

C’est d’ailleurs ce qui m’arrive aujourd’hui en transformant mon blog en site..

Tout cela pour préciser, et ce n’est pas une acrobatie rhétorique, que le  “Je” qui fait part de de ses affinités — qualifions les d’électives puisqu’ils les a choisies et qu’elles ne se sont pas dérobées à son choix — n’est pas le Je, le sujet qui raconte, dans le récit, ce qui lui est arrivé.

 C’est bien connu.  N’est pas Flaubert qui veut. « Madame Bovary c’est moi », affirmait-il. Je ne peux pas en dire autant : je ne suis pas exactement le Je qui parle dans le texte.

Si l’écrivant du blog est le maître du temps, il est aussi celui qui peut le faire «sortir de ses gonds ». Il peut l’orienter ou le faire changer de sens à chaque instant. Il suffit de modifier l’article. Qu’on se le dise. Cela dit, je le regrette. Le je « écrivant » aurait bien aimé être le Je quittant le Moma avec cette femme étrange et séduisante.

« Je est un autre » :

La preuve est dans la photo. Qu’on en juge.

 Ce n’est pas Elle. Ce n’est même pas moi

Je ne ressemble en rien à l’homme qui se tient devant la toile de Rothko. Ceux qui me connaissent peuvent le confirmer. De plus, la photo n’est pas prise au Moma.

Enfin la femme que j’ai rencontrée, la femme aux cheveux noirs qui rayonnent dans le rouge ne porte pas sur cette photo la petite robe noire qu’elle avait à New-York. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas elle. En est-ce une autre ? Et l’ai-je bien croisée ?

Est-ce bien elle ? Aujourd’hui, j’en suis moins sûr

Et cet argument n’a rien à voir avec la blague que raconte Freud, sur le chaudron prêté qui n’aurait pas été rendu. Chaudron qui en plus n’était pas percé au moment du prêt. Mais cela est une autre histoire.

Au moment où j’écrit ce préambule, le Je du texte n’a pas encore pris le bras de la femme aux reflets roux. Cela adviendra, peut-être, dans un moment. Il suffit que le Je qui écrit, le décide et que le Je qui accomplirait le geste accepte de le faire parce qu’il le désire.

J’espère que le lecteur n’est pas trop perdu. Moi je le suis un peu.

Ai-je envie que leur rencontre ait un sens ? Ai-je seulement le désir qu’elle se poursuive ? Ne suis-je pas plutôt sous le charme de cette personne dont je soupçonne qu’elle est porteuse d’un petit mystère qui m’intrigue ? Laissons-les vivre un instant hors de la fascination des toiles de Rothko et voyons ce qu’il en est.

Je les remets sur le chemin de la rencontre, à la sortie du Moma.

La nuit allait tomber

Le flux des voitures sur la Ve avenue s’écoulait sans interruption. J’avais voulu profiter d’un petit répit pour traverser. Je pris le bras de ma mystérieuse dame brune :  elle me semblait, dans cette cohue de passants et de véhicules, dans cet environnement de bruits et d’images, un petit isolat de condition humaine qu’il fallait protéger.

Elle accepta mon geste protecteur et en même temps avec une grande délicatesse, elle s’était dégagée pour prendre mon bras

— Monsieur le français, ici ce n’est pas Paris. On cross over quand la lumière nous le permet.

Elle m’avait retenu sur le trottoir.

— Le monsieur français, s’appelle Jean. Il aimerait bien vous inviter à prendre un verre.

Le lecteur attentif remarquera que le Je qui formule l’invitation a le même prénom que le je, auteur du récit. Cela ne prouve rien, sinon une déficience d’imagination, ou une facilité de projection, de l’auteur. Et, pour la première fois, elle m’avait fixé profondément. Un sourire grave avait traversé son visage ; il ne s’était pas volatilisé tout aussi tôt.

— Je m’appelle Myriam.

J’avais répondu :

Je m’appelle Jean. Ce qui était vrai

Et sans lâcher mon bras, comme si elle acceptait ma protection, elle m’avait fait changer de direction. M’entraînant vers l’ouest, elle avait murmuré :

— Vous verrez, le local  où je vous conduit ne vous sera pas étrange. Il vous sera possible de continuer à jouer les séducteurs français. Vous pourrez même pousser le rôle en me parlant anglais avec l’accent du french lover. Un Maurice Chevalier, pour moi toute seule. »

Malgré le bruit de la ville qui ne faisait que s’amplifier avec la soirée, j’avais saisi l’humeur de sa réplique : sans se moquer réellement de moi, encore que…, elle semblait vouloir jouer le jeu.

Alice tea cup

Elle m’avait conduit dans un bar sur Colombus Ave., Alice tea Cup, tenue par une française qui, en nous voyant, s’était précipitée vers elle :

— Hello Myriam ! Je suis si heureuse de te voir. Tu te fais rare. Tu t’es décidée de quitter Houston ? Tu n’oublies pas les amies ?

J’avais remarqué sa légère surprise lorsqu’elle s’aperçut que Myriam n’avait pas lâché mon bras. Ma “dame brune ”avait fait le même constat. Et avec cérémonie :

— Je te présente Jean, ma connaissance, tout nouveau, de France. Un real français, pas comme toi, lui il parle l’accent comme les français des movies. »

— Ravie de vous voir ici. Surtout avec Myriam. C’est une personne rare. Je m’appelle Alice. »

Sans cérémonie, la tenancière des lieux m’avait embrassé. Avec sa petite jupe vichy des années cinquante, son chemisier à col claudette, ses boucles brunes et son ruban jaune canari, elle faisait très girly.

— Je vous installe derrière le miroir, vous y serez à l’aise pour faire connaissance.

Et sans le cacher, elle avait déclenché un clin d’œil appuyé à Myriam et éclaté d’un rire sonore. Cette dernière, sans se formaliser, lui avait lancé :

— Toi comme lui, vous êtes bien français : vous ne pensez qu’à la marivaudage ».

« Le marivaudage ! Myriam. Le. As-tu oublié ton année à la Sorbonne ? Je te sers un thé à la bergamote comme d’habitude ? »

Une fois installés de l’autre côté de la vitre teintée qui nous protégeait des bruits de la salle, je n’avais pas hésité à lui poser la question qui me taraudait depuis le moment où elle m’avait laissé seul devant la grande toile rouge de Rothko.

— Dites- moi Myriam, entretenez-vous un rapport privilégié avec les tableaux de Rothko ? »

Et pour atténuer la trop grande indiscrétion de ma question, j’avais rajouté :

— Et s’il vous plait, ne m’appelez plus Monsieur Jean. Cela fait trop personnage de roman de gare ou tenancier bistrot.

Elle avait pris le temps de siroter une gorgée de son thé au goût russe, m’avait regardé avec surprise comme si ma question l’obligeait à changer de registre.

  — So Jean, vous êtes la légèreté des français, et en plus vous avez la lourdeur des allemands.

Elle avait perçu ma légère réaction que j’avais pourtant essayé de contrôler.

« — Je veux dire, I mean,  la profondeur analytique. On peut dire que vous visez directement à la cible. »

Et comme  deux vieilles connaissances qui poursuivent leur conversation hebdomadaire, elle m’avait expliqué son attirance pour les tableaux de Rothko et la douleur qui pouvait être la sienne lorsque leur contemplation se prolongeait trop longtemps.

Elle était la nièce de Mark Rothko, plus exactement la fille de sa sœur. Ils avaient quitté leur Lituanie natale avec leurs parents en 1913 pour s’installer  aux Etats-unis.

Mark avait 10 ans, sa sœur quelques années de moins. Après sa séparation d’avec sa première femme, Rothko rendait souvent visite à sa jeune sœur dont il s’était éloigné. Surtout à ses moments de doute et d’angoisse, ce qui lui arrivait plus souvent qu’à son tour. Dans le courant des années cinquante, il s’était engagé avec son copain, Adolphe Gottlieb, dans une aventure picturale de plus en plus poussée vers l’abstraction. Rothko et Gottlieb considéraient que leur peinture était une aventure dans un monde inconnu.

Mark Rothko

il venait régulièrement évoquer avec sa sœur leur enfance et leur éducation juive. Et Myriam qui n’était qu’une très jeune enfant écoutait subjuguée leur conversation. Son oncle, m’avait-elle confiée, ne semblait même pas la voir ; pourtant, il l’amenait régulièrement dans son atelier lui montrer ses toiles. Il la faisait réagir ce dont elle ne se privait pas. Elle était fascinée par cet homme peu bavard, au caractère ombrageux mais qui lui parlait de sa peinture et recevait ses réactions avec un grand sérieux.

Lorsqu’il s’était suicidé, en 1970, alors qu’elle était encore qu’une adolescente, elle avait été inconsolable. Depuis, les tableaux de Rothko étaient devenus pour elle à la fois un remède et une échappatoire à sa mélancolie. Pourtant, leur profondeur et le rayonnement qu’ils diffusaient pouvaient devenir insupportables et elle était bien souvent obligés de quitter leur contemplation pour ne pas s’y perdre.

— Voilà Jean. Vous savez tout ou à peu près.

Elle était passée de l’autre côté de miroir ; moi j’étais resté planté  là.

— Now je dois aller. Faites causer Alice, c’est une femme fantastique et elle porte la nostalgie de Paris, même si elle ne veut pas l’avouer.

 Je savais qu’il ne servait à rien de tenter de la retenir. Je lui avait juste demandé son numéro de téléphone et la permission de l’appeler. Elle me l’avait donné et s’était éclipsée avec la même discrétion que lorsqu’elle m’avait abandonné devant la toile rouge du Moma.

Lorsque je l’ai appelé, le lendemain, une voix féminine m’avait répondu, sans m’en dire plus, que Myriam avait quitté New York pour reprendre son poste d’administratrice de la Chapelle Rothko à Houston.

J’avais évité de me poser la question de me rendre à Houston : le lendemain, je prenais l’avion pour Paris. J’avais juste le temps, le matin, d’aller voir dans une librairie de Brooklyn ce qu’étatt la chapelle Rothko.

La chapelle Rothko

Salle Rothko de la chapelle

Et c’est en rentrant à Pais que je m’étais renseigné sur la vie et l’œuvre de Rothko. Annie Cohen Solal, la fille adoptive de Sartre, qui avait longtemps vécu à New York, avait écrit un livre consacré à Rothko.

La lecture du livre avait fait murir l’envie de retrouver Myriam, ne serait-ce que pour partager, un moment, à Houston la passion que ce peintre avait fait naître chez ces deux femmes. Je ne pouvais m’accommoder de cette rencontre manquée.

Titus aimait-il Bérénice ?

Les thèmes et les personnages de la tragédie de Racine


Après avoir été une héroïne de théâtre, Bérénice est devenue, au XXe siècle, une figure romanesque, d’abord dessinée par Louis Aragon dans l’un des plus beaux romans d’amour de notre langue, Aurélien.

Aurélien ou l’amour impossible


Écrit entre 1942 et 1943, le roman d’Aragon raconte un amour impossible entre le héros, personnage-titre du roman. Aurélien Leurtillois et une jeune femme provinciale, Bérénice, venue rendre visite à sa cousine, une femme de la grande bourgeoisie parisienne, mariée à un ami proche d’Aurélien.
La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut enfin. Il n’aimait pas comme elle était habillée.
C’est ainsi que débute le roman d’Aragon. Aurélien fait partie de la génération d’anciens combattants de la guerre de 14. De retour au lendemain de l’armistice de 1918, il ne s’est jamais remis de ses trois ans passés à la guerre. Il n’avait ni aimé ni vécu. Et cette Bérénice qu’il n’avait pas vraiment regardée ; lorsqu’il la rencontre, elle vient hanter Aurélien, obsédé par un vers de la tragédie de Racine : Je demeurai longtemps errant dans Césarée

Les personnages de la tragédie, et de l’Histoire, à la fenêtre


Zoom avant


La rupture que fut la guerre de 14 dans la vie d’Aurélien pèse lourdement sur l’amour qu’il porte à Bérénice qui, elle, est dans un tout autre état d’esprit. Et lorsque Aurélien et Bérénice se retrouvent, une vingtaine d’années plus tard, aux jours de l’exode et de la retraite, aux dernières heures de la guerre de 40, le divorce des vies des deux protagonistes et le divorce de leurs idées se manifestent avec force.
Aragon, en 1964, revient sur son roman dans lequel il a mis tant de lui-même. Dans un texte intitulé, Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique , phrase empruntée à Racine, (Bérénice, acte II, scène II), il affirme, qu’avec Aurélien, il a renoué avec le cycle romanesque du « Monde réel ». Et cette citation d’un vers de Racine – par lequel Titus s’interroge sur le destin que peut prendre son amour pour Bérénice alors que la voix publique s’oppose à leur union – est aussi une façon pour Aragon de renouer avec lui-même et son amour pour Elsa.

Elsa et Louis



Un roman d’apprentissage de la perte

Le roman de Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, ajoute une pierre nouvelle à la figure imaginaire de Bérénice. Cet apport relève d’une approche critique, au sens où le roman évoque les conditions et la nature de l’œuvre de Racine, à travers une écriture de fiction qui redonne vie à l’entourage intellectuel, politique et affectif de Racine.


Avec ce sixième roman, Nathalie Azoulai réussit un double exploit. D’une part, elle plonge le lecteur dans l’énigme que représente la rupture amoureuse ; d’autre part, elle le conduit dans la vie et l’œuvre de Jean Racine, en conjuguant brillamment approche biographique et réflexion sur le langage dramatique du plus grand poète du grand siècle.

Jean Racine





Une Bérénice d’hier et d’aujourd’hui

La romancière nous introduit aux mystères de l’amour à partir de la tragédie de Racine, Bérénice. Celle-ci est, en effet, depuis plus de trois siècles, l’illustration la plus accomplie de l’expérience amoureuse dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus intransmissible.

L’aime-t-il ou la sacrifie-t-il au pouvoir ?


En 2015, dans le roman de Nathalie Azoulai, Bérénice est une femme d’aujourd’hui. Abandonnée par son amant, l’expérience dévastatrice qui est la sienne est à l’opposé du cliché selon lequel l’épouse légitime est systématiquement quittée pour une femme plus jeune. Titus est en effet revenu auprès de son épouse légitime, Roma, la mère de ses enfants. Cet abandon de la femme que Titus prétend aimer est l’entame du roman ; ce récit ne reprend qu’au deux tiers du roman, et ce sur une dizaine de pages. Pourtant, cette histoire de rupture n’est pas secondaire.

La Bérénice d’aujourd’hui tente de comprendre ce qui lui arrive à partir des pièces de Racine où les héroïnes, Hermione, Phèdre, Bérénice, Andromaque vivent des amours contrariées. C’est là qu’elle recherche des échos à sa détresse.
Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour, lance-t-elle à ses proches qui s’interrogent sur son intérêt soudain pour Racine. Grâce à lui, écrit Azoulai, « elle en arrive à se passer de confidents ». Nathalie Azoulai, fait dire à Jean Racine, en réaction aux propos de son ami, Nicolas Boileau, qui jugeait sa tragédie manquait d’action que :
Si vous parvenez à saisir tout ce qui se passe dans l’annonce d’une séparation, vous êtes au cœur de la condition humaine, ses désirs, sa solitude.
C’est parce que l’amour ronge le cœur des hommes et ne procure, au bout du compte, qu’un bonheur illusoire, comme l’éprouve l’âme sombre de Racine, que sa tragédie a pu faire pleurer les femmes de la cour de Louis XIV. Et pas seulement les dames : Louis XIV, dit-on, également.
On ne quitte jamais impunément ce qu’on a aimé : c’est par ces mots que Nicolas Boileau aurait tenté de tempérer le chagrin de Racine troublé par toutes ces héroïnes abandonnées qu’il a créées.

La question que pose la littérature est celle du rapport entre la fiction et la vie ; la poésie et la vie. Le roman tisse une trame fictionnelle largement inspirée par la connaissance de la vie et de l’œuvre de Jean Racine, les relations entre les mots et la réalité. L’amitié entre Jean Racine et son ami d’adolescence, le petit marquis, fondée sur une estime réelle et une distance sociale infranchissable ; la relation amoureuse entre Racine et ses interprètes qui lui révèlent, par leur sensibilité et leur talent, le sens profond de ses vers.
Il reste une question que le roman ne peut aborder : Titus aimait-il Bérénice ? La réponse appartient au spectateur de la représentation théâtrale. Et c’est la mise en scène qui introduit par le jeu des acteurs, leurs actions et la déclamation des vers de Racine… des éléments de réponse. C’est ce qu’il faudrait montrer à partir des mises en scène des artistes les plus importants des quarante dernières années : Planchon ; Vitez ; Grüber, Wilson et bien d’autres. Ces différentes interprétations ne font que montrer que la vérité du texte de théâtral n’existe que dans le traitement qu’en donne la représentation



Le personnage de théâtre


La figure tragique de Bérénice s’est construite sur la mémoire du théâtre, à partir des mises en scène contemporaines de la pièce de Racine.

La relation entre Titus, empereur de Rome, destructeur du deuxième temple de Jérusalem, initiateur de la catastrophe historique qui entraîne la dispersion du peuple juif au 1er siècle (70 apr. J.-C.), et Bérénice, reine de Judée, petite fille du roi Hérode qui l’a suivi par amour à Rome, donne un fondement historique à la pièce de Racine. Amour impossible entre celui qui a conduit la destruction de temple et le massacre de juifs de Judée et la reine de ce peuple.

ll ne s’agit plus de vivre, il faut régner, déclare Titus à Bérénice, au moment où Rome lui confie le pouvoir impérial, à la mort de son père, l’empereur Vespasien. Cet accès au pouvoir est aussi le moment où il signifie à sa bien-aimée qu’il faut se séparer.
La figure théâtrale de Bérénice trouve sa source dans l’histoire racontée par Suétone : Titus qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya à Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.
Racine a conscience de fonder sa tragédie sur ce « presque rien », tel que l’exprime Bérénice dans les derniers vers de la pièce :
Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte.

La mise en scène de Planchon

L’idée centrale de la mise en scène de Planchon, idée qui vaut pour d’autres représentations du théâtre classique, c’est l’affirmation : « si on met une histoire d’amour sur scène, il faut que cela ressemble à nos histoires d’amour ». Autrement dit, La vérité n’est pas dans la tradition où on a joué le classique mais dans la vie.  (À voix nue, entretiens de Roger Planchon, 1989, archives INA)

Roger Planchon : directeur TNP deVilleurbanne

Planchon comprend la tragédie de Racine comme « celle des amours mortes.» Dans le cœur, dit-il, on croit qu’on aime. Dans la tête, on n’aime plus. Au départ, Titus ne sait pas qu’il n’aime plus Bérénice. Au cours de la pièce, il va accomplir tous les cheminements, tous les raisonnements qui lui permettront d’éliminer cet amour. Bérénice et Antiochus effectueront le même travail psychologique : Bérénice sait depuis le début de la tragédie que c’est fini, mais elle fera un effort désespéré pour croire que l’amour n’est pas mort.

Pour Planchon, « Titus est un velléitaire, ou plus exactement, au début de la pièce, il n’aime déjà plus Bérénice ». Titus, dans la lecture qu’en fait Planchon — et toute mise en scène est une lecture du texte — une interprétation —Titus, donc, « paraît n’avoir qu’une hâte, malgré tout son amour vouloir s’en séparer, volonté qu’il dissimule du masque de la raison -raisonnable » Il dissimule sa volonté par une logique de raison d’État : Vespasien, son père mort, les exigences du pouvoir, la loi de Rome… l’obligent. Il parle de son amour : ses mots sont si bien tournés que le spectateur finirait par le croire. Il finirait par y croire lui-même.

Ces trois jeunes gens, Titus, Bérénice, Antiochus, se livrent à un chantage au suicide, ce qui n’est possible que dans le premier heurt des sentiments, que dans l’adolescence du cœur. Constamment, ils sont à la limite du bouleversant et du ridicule.

Les confidents cesseront d’être l’ombre des personnages principaux, et les décors, réalisés par René Allio situeront la tragédie dans un Versailles, rêvé par les gens de l’époque, par Racine lui-même, un Versailles où vit une société imaginaire parfaite, sublimée, celle de la tragédie.

Au centre, Antiochus (Denis Manuel; Titus (Samy Frey)

Les décors présenteront la Cour à la fin du siècle de Louis XIV, avec des costumes de parade guerrière pour des personnages qui évoluent comme dans une cage aux fauves. Pour jouer la tragédie racinienne, Roger Planchon a choisi des comédiens qui possèdent la jeunesse et la virtuosité du métier.

On cite souvent les trois vers suivants de l’a parte, pour preuve de son trouble et de son indécision :

Ah lâche, fais l’amour et renonce à l’empire

Au bout de l’univers va cours, te confiner

Et fait place à des cœurs plus dignes de régner.

Ces paroles qu’il adresse à lui-même sont claires : si tu renonces à l’empire, si tu cèdes à l’amour tu n’es qu’un lâche. Titus n’arrive pas à se sortir de la contradiction :

Ah Rome ! Ah Bérénice ! Ah prince malheureux !

Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ?

Le temps de représentation dans la mise en scène de Planchon s’organise dans le balancement entre ces deux données. Lorsqu’à l’acte cinq, Bérénice lui annonce son intention de se donner la mort, Titus lui déclare qu’il se tuera devant elle et qu’elle sera responsable de sa mort. La déclaration « n’est pas une preuve d’amour, c’est un chantage exercé sur l’amour de l’autre » : c’est ce constat qui guide la mise en scène de Planchon. La conception du tragique se joue ici dans la primauté du moral — le politique, la règle et l’intérêt de Rome — sur le vécu.



« Il n’est de vérité que dite »

Lorsqu’il met en scène Bérénice, en 1980, Antoine Vitez semble se désintéresser de Titus, joué par le jeune Pierre Romans, au profit d’Antiochus, dont il assume lui-même le rôle face à la Bérénice de Madeleine Marion.

Vitez se maquillant dans sa loge pour le rôle d’Antiochus

La pièce est jouée en costumes du XVIIIe siècle comme pour souligner l’universalité de ce qui s’y joue.

Le décor de Claude Lemaire

Pour Vitez, cette tragédie est celle des amours interdites d’une femme pour un homme dont tout la sépare, et de son impossibilité d’en aimer un autre dont tout la rapproche : Bérénice et Antiochus présentent d’ailleurs tout au long du spectacle un rapport d’étrange camaraderie amoureuse, tandis que Titus est un adolescent veule qui fuit.

Ces personnages, qui se confondent avec le politique, ne songent jamais à y renoncer et leur douleur est d’autant plus déchirante qu’elle est, dès le début, lucide. Lorsqu’il met en scène Bérénice en 1980, Antoine Vitez représente le personnage de Titus comme un adolescent veule qui fuit sans cesse le rapport au réel.

Pour Vitez, cette tragédie est celle des amours interdites d’une femme pour un homme dont tout la sépare, et de son impossibilité d’en aimer un autre, Antiochus, dont tout la rapproche. La dramaturgie de Vitez se fonde moins sur une psychologie que sur la difficulté, pour Titus, de dire la vérité en face.

Son émotion, son amour pour Bérénice l’empêchent, à l’acte 1, de mettre en paroles sa résolution. « Il n’est de vérité que dite. C’est tout ce que Racine enseigne », écrit Vitez. Tant qu’on n’a fait que savoir soi-même la vérité, laissant entendre seulement qu’on pourrait la dire, on n’a rien fait. Il faut parler.

Et de citer ces vers d’Aragon tirés du livre Le Fou d’Elsa :

Il y a des choses que je ne dis à personne. Alors

Elles ne font de mal à personne Mais

Le malheur c’est

Que moi ces choses je les sais.

La mise en scène de Célie Pauthe :Le retour de l’histoire

 Le grand mérite de la récente mise en scène de Célie Pauthe, créée en janvier 2018, au Centre Dramatique National de Besançon, est d’ouvrir des perspectives qui établissent des résonances avec notre époque.

Et c’est d’abord par le biais de l’espace scénique que se construisent les passerelles.

Antiochus ( Mounir Margoum)  ; Bérénice (Mélanie Richard) ; Titus (Clément Bresson)

Le cabinet « superbe et solitaire », où, selon la présentation qu’en fait Antiochus — l’amant d’autrefois de Bérénice  — à son confident Arsace, est un lieu qui permet à Titus de se soustraire à sa cour. C’est ici que viennent se dire les « secrets dont Titus est dépositaire ».

Le décor

Dès la première scène, Racine installe la distinction du privé et du public. Et dès la première scène, Célie Pauthe, propose un cadre de la représentation : ce lieu a une double valeur symbolique.

D’une part, signe du pouvoir de Titus et de sa proximité avec Bérénice ; espace protégé qui fait se communiquer l’appartement de Bérénice, Reine de Judée et celui de Titus qui n’est pas encore été sacré Empereur de Rome.

D’autre part, le sable clair qui recouvre le sol et entoure le canapé qui s’y trouve, est un rappel, une métonymie, de l’Orient méditerranéen où Bérénice et Titus se sont rencontrés ; où Antiochus, roi de Comagène, une région proche de Judée, et Titus ont été des alliés dans l’horrible guerre au cours de laquelle Rome a exterminé le peuple de Judée. Antiochus, Titus, Paulin, le confident de ce dernier, sont vêtus de sahariennes de pantalons couleur sable qui les désignent comme des combattants.

Il semblerait que le compagnonnage entre Antiochus et Titus, noué durant le long siège de Césarée se prolonge à Rome et garde une mémoire de leur passé de chefs de guerre, en Orient.

Antiochus et Titus

L’écho des tragédies de l’histoire se fait entendre tout au long de la représentation, en particulier par l’adjonction de séquences d’un court métrage, Césarée, réalisé par Marguerite Duras en 1979, après un voyage en Israël.

Les plans-séquences du film qui ponctuent le déroulement de la représentation, sont autant de collages qui, par les visages des statues de pierre, évoquent la survivance de la Reine de Judée saisie dans son éternité.

Les plans séquence du film viennent prendre place dans l’espace de l’action

La voix de Marguerite Duras accompagne ces citations visuelles par la répétition de la plainte d’Antiochus, « malheureux rival » de Titus, resté en Palestine, alors que Bérénice est parti vivre à Rome avec Titus :

Dans l’orient désert quel devint mon ennui !

Je demeurai errant dans Césarée…

Il y a dans cette belle idée dramaturgique une fonction de déplacement du temps qui donne à la victoire de Rome sur la Judée une résonance contemporaine. Bien entendu, au XVIIe siècle, l’évocation de cette guerre relevait d’un simple rappel historique, sans grande importance pour le spectateur. Aujourd’hui, il n’en va pas de même.

L’Histoire et ses tragédies ont rattrapé la fable théâtrale et le conflit Occident/Orient renvoie à un conflit profond de civilisation et de culture. La douleur de Bérénice, lorsqu’elle comprend, à l’acte 4, que Titus va se séparer d’elle, ne peut s’épancher que dans sa langue maternelle.

Le texte de Racine, proféré en hébreu par Bérénice étendue sur le sable, résonne comme une plainte éperdue d’une femme qui a tout abandonné, sa terre, sa religion et son histoire pour se retrouver dans une solitude et une douleur première. Bérénice ne trouve de soutien que dans la présence de Phénice, sa confidente.

Bérénice (Mélanie Richard) et sa confidente, Phénice

Celle-ci, dans cette scène comme dans beaucoup d’autres, est dans un rapport de protection comme si elle n’avait jamais cessé de veiller sur sa maitresse avec une attention quasi maternelle. Toute la sensibilité de la mise en scène se trouve dans l’équilibre entre Rome dont le rapport Titus/Paulin est l’expression et le monde de l’Orient porté par le personnage d’Antiochus à qui Mounir Margoun donne une charge émotionnelle en résonance avec le jeu de Mélodie Richard

Antiochus (Mounir Margoun)

La mise en scène de Célie Pauthe situe la tragédie de Racine dans un horizon qui dépasse, et de loin, le conflit entre la gloire et l’amour dans lequel est enfermé Titus. C’est l’Histoire, dont Titus et Bérénice sont porteurs,

l’opposition Rome/Jérusalem qui continue de peser sur nous, qui fait éclater les choix individuels de grands personnages politiques qui ont cru pouvoir s’en exonérer.

Cette opposition aujourd’hui ne concerne pas seulement les personnages historiques, elle s’est déplacée et se joue sur le conflit israélo-palestinien et c’est elle que nous percevons en sourdine dans la mise en scène de Célie Pauthe, sans que cela soit explicitement montré.

Les derniers vers de la tragédie prononcés par Bérénice ne sont-ils pas un appel à dépasser les dures lois du politique ?

Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.

Pour que le spectateur d’aujourd’hui puisse entendre cet appel à l’universalité et aux droits de l’amour, encore fallait-il que la mise en scène nous en donne une représentation qui ne soit ni une actualisation anecdotique de la fable ni une reconstitution formelle.

Le StopCovid : une accélération ratée de l’informatisation de la société

Une grande partie de la population française coche toutes les cases du risque de covid-19, et, pourtant, une part importante de la population des plus de soixante-cinq ans s’est abstenue de télécharger l’application du StopCovid.
Il est possible de ne pas partager le soupçon qualifiant de “liberticide” la volonté du gouvernement d’utiliser le smartphone comme moyen de lutte contre la pandémie. Il n’est pas nécessaire, non plus, de penser que, sous prétexte de traçage de la circulation du virus, il y ait une volonté de flicage de la société française. Il n’en reste pas moins que les certitudes du secrétaire d’État, Cédric O, énoncées lors du débat du 27 mai, à l’Assemblée, assurant que le StopCovid est « le fichier de santé le plus sécurisé de la République française », n’est guère convaincante : elle ne garantit en rien que le fichier ne puisse être l’objet de cyber attaques.

Cédric O : un ratage numérique ou politique ?

Et ce n’est pas, non plus, la dernière déclaration au Sénat de la ministre de la justice, Nicole Belloubet, sur les garanties entourant cette application « temporaire, volontaire, non identifiante et transparente », qui peut rassurer les français. Ces affirmations, relèvent d’une communication instrumentale ; elles visent à masquer une impuissance politique. Là, pourtant, n’est pas l’essentiel.
Le refus du dispositif StopCovid présentes des raisons moins polémiques et plus profondes, de nature socio-politique. La recherche de dispositifs numériques pour contrôler la circulation du virus témoigne d’un phénomène d’Hybris, cette notion des grecs qualifiant la démesure des hommes.

Arrogance funeste, chez les grecs

La démesure, en l’occurrence, est celle du pouvoir attribué à un dispositif numérique sur un fait qui relève d’un « fait social total ». La circulation du coronavirus n’est pas celle d’un élément autonome : d’un fluide, d’un processus vivant, ou encore d’un artefact qui échapperait à son créateur. Le covid-19 circule en fonction de circonstances diverses : l’environnement humain et social, le comportement des individus, leurs conditions de vie, la température, la ventilation…
Le StopCovid est un dispositif au sens plein du terme, celui que définissait, dans le prolongement de la pensée de Michel Foucault, le philosophe Giorgio Agamben.

Giorgio Agamben

Ce dernier généralise le sens qu’en donne Foucault. Il fait du dispositif un ensemble de pratiques et de mécanismes « qui ont pour objectif de faire face à une urgence pour obtenir un effet plus ou moins immédiat » .

Agamben, au-delà de la dimension instrumentale, appelle dispositif « tout ce qui a la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites les opinions et les discours des êtres vivants. »
Le dispositif inscrit dans sa construction une représentation du monde, une idéologie. Il en va de même de la création des algorithmes qui relève d’une pratique humaine élaborée à partir de données choisies par une intelligence humaine.

C’est en cela que le StopCovid n’est pas une simple application numérique : il a pour objectif de contrôler les relations de corps à corps des vivants. Certes l’intention directe du gouvernement ne relève pas d’une volonté explicite ou d’une stratégie de pouvoir ; il n’en demeure pas moins que l’Hybris qui est en œuvre est le fait d’une informatisation irrésistible de la société, phénomène qui alimente le phantasme de « l’Homme augmenté ».
Le StopCovid s’inscrit dans une longue chaîne tissée dans le courant des années soixante. À la fin de ce ces années, en juillet 1968, dans un discours pour le soixante-dixième anniversaire du philosophe Herbert Marcuse, Jürgen Habermas, rappelle que, jusqu’à la fin du XIXe, il n’y avait pas interdépendance entre les sciences et la technique.

J. Habermas
Conférence en hommage à H. Marcuse

En 1976, le président de la République de l’époque, Giscard d’Estaing, confie une mission à Simon Nora, Inspecteur Général des finances, afin d’examiner le développement des applications de l’informatique comme facteur de l’organisation économique et sociale et du mode de vie. Ce rapport, L’informatisation de la société, signé par S. Nora et A. Minc, paru en 1978, a occupé une part essentielle dans la place acquise par l’informatique dans la modernisation de l’administration, dans la transformation des processus d’information et de communication.

P. Nora et A.Minc
Un rapport qui a eu une influence considérable dans la modernisation de la société française

Ce phénomène porté par la révolution numérique a effectivement profondément modifié les relations entre l’État et la société civile. Le meilleur a été apporté par une généralisation du stockage des données et de leur circulation ; par une extension des savoirs et leur convergence ; par une transformation du traitement de l’information dont les effets se sont diffusés dans l’ensemble des activités sociales…

Le pire, qui est encore à venir si nous n’y prenons garde, est celui de colonisation des pratiques sociales par la logique binaire et la domination des algorithmes pour traiter les questions sociales et culturelles. La puissance et la rapidité de plus en plus grande des microprocesseurs se concrétisent dans l’intégration des ordinateurs dans un grand nombre d’objets techniques. Cet “embarquement” rend de plus en plus autonomes les artefacts dont la complexité croissante mobilise des savoirs et des techniques de plus en plus spécialisés.

            L’Informatisation de la société, sans réflexivité et contrôle, ouvre sur l’informatisation de la pensée pour s’achever dans l’informatisation de la gestion des comportements. Un fait, parmi d’autres, qui est de l’ordre du langage, met en évidence la domination des techniques numériques sur l’administration des choses et le gouvernement des hommes. 

            Au début des années deux-mille, une métaphore empruntée à l’informatique est venue contaminer le discours politique. L’injonction, « il faut changer de logiciel » s’est propagée de manière virale dans la pensée politique, qu’elle concerne l’action gouvernementale ou celle des partis politiques. Cette formule projette sur la réalité sociale et politique une pensée binaire (1/0). Pour cette conscience technocratique, pas d’autres problèmes que ceux que la science et la technique peuvent résoudre. Pas d’autres réalités que celles qui se mesurent, sans référence à l’expérience vécue. 

La spécificité du politique est d’appréhender la complexité des oppositions et des interprétations à partir de la logique des acteurs sociaux, de leurs volontés et de leurs intentions, des situations … Celles-ci, bien souvent cachées, sont de l’ordre du symbolique et porteuses d’imaginaire. Si les conduites sociales ne devaient être traitées que par des processus relevant de l’informatisation généralisée, le risque est grand de voir disparaître l’exigence de compréhension des relations humaines et sociales au bénéfice d’un regard froid orienté par la tyrannie du chiffre et livré à une logique déterministe et linéaire.  Ce qui est le cas avec le StopCovid.

Par conviction et impossibilité technique, je n’ai pas téléchargé le StopCovid


Je suis mobile, mais mon nouveau mobile, ne l’est pas… mobile

[1] S. Nora/A. Minc, L’informatisation de la société, Rapport à M. Le Président de la République, La documentation française, Paris, 1978.

Dialogues : La science, çà sert quoi ?

Ces dialogues sont tirés d’un livre que j’ai publié en 2015 aux PUG, Pour des humanités contemporaines. Science, technique, culture, quelles médiations. Chacun des dialogues introduisait un chapitre qui développe le thème du dialogue.

Ce livre avait fait l’objet d’une préface de Philippe Meirieu qui, notons-le, vient d’être élu président des CEMEA.

Ouvrage d’où sont tirés les dialogues publiés


1. Vérité et espérance

Monsieur Tyin, gonflant le torse, avec un soupçon de fierté. — Savez-vous, Monsieur Tyan, qu’aujourd’hui, la Science peut apporter une réponse à pratiquement toutes les questions qui conditionnent votre vie.
Monsieur Tyan — Toutes vraiment ?
Monsieur Tyin — Oui, Toutes. Pratiquement.
Monsieur Tyan, qui pâlit. — Alors, la Science peut m’indiquer la date de ma mort?
Monsieur Tyin — Sans aucun doute. Elle peut le faire.
Monsieur Tyan — À qui m’adresser ?
Monsieur Tyin — En quelle année êtes-vous né ?
Monsieur Tyan — Ce n’est pas du jeu. C’est moi qui pose les questions.
Monsieur Tyin — Oui, mais la Science, pour répondre, doit partir de faits précis.
Monsieur Tyan— Oui, d’accord. Mais qui choisit les faits à examiner?
Monsieur Tyin — Mais enfin, Monsieur Tyan, soyons sérieux. La Science, bien sûr, la Science. C’est elle qui détermine les faits dont elle s’occupe. Comme dirait l’autre, « la science fait les faits». Mais nous ne sommes pas là pour philosopher. Donc, quand êtes-vous né ?
Monsieur Tyan — Précisément, je suis né le 27 juin 1958
Monsieur Tyin
— Alors, c’est très simple, Monsieur Tyan, vous allez mourir entre, entre… (Il réfléchit). Ah voilà, j’y suis. Entre aujourd’hui, et le 20 novembre 2050.

Astrologie ou astronomie ?


Monsieur Tyan, qui blêmit — Entre aujourd’hui et… C’est sûr ? Monsieur Tyin
Monsieur Tyin — Pratiquement certain, d’un point de vue scientifique : statistique. Sauf si la médecine, qui n’est pas une science mais un art, fait de tels progrès qu’elle arrive à maintenir en vie les êtres humains au-delà de 120 ans.
Monsieur Tyan — Dites donc, vous n’êtes pas rassurant, et puis ça n’est pas très précis.
Monsieur Tyin — Pas très précis, vous trouvez ? Par rapport à l’âge de la vie sur terre, la marge d’erreur est infinitésimale. Et, pour ce qui est de vous rassurer, ce n’est pas le problème de la science.
Monsieur Tyan — C’est sûr?
Monsieur Tyin
— Qu’est-ce qui est sûr ? Que le problème de la science n’est pas de vous rassurer ?
Monsieur Tyan — Non. Que je peux disparaître entre demain et le, le… Le combien avez-vous dit, Monsieur Tyin ?
Monsieur Tyin — Le 20 novembre 2050.
Monsieur Tyan — C’est loin 2050.
Monsieur Tyin — Vous voyez, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Y a-t-il autre chose qui vous intéresse et que vous voulez demander à la Science ?

Monsieur Tyan lui tourne le dos en haussant les épaules et s’en va.

2. Sortir des ténèbres

Le savoir des anciens


Monsieur Tyin – Vous rendez-vous compte, Monsieur Tyan, combien nous sommes différents des générations qui nous ont précédés. Quel progrès de l’esprit humain, tout de même !

Monsieur Tyan – Différents ? Pas tant que çà. J’ai vu un DVD, Spartacus, vous savez surla révolte des esclaves, à Rome. Et bien, je peux vous dire que question intelligence, ils n’avaient rien à nous envier.

Monsieur Tyin – Qu’est-ce que vous racontez ? Vous ne pouvez tout de même pas comparer l’ignorance des anciens avec les connaissances des modernes.

Mr Tyan — Mais alors qui sauvera le monde, si ce ne sont pas ceux qui le connaissent ? Les philosophes ?
Mr Tyin — Allons, ne parlez pas de malheur. Les philosophes sont des rêveurs, ils ont autre chose à faire que de jouer les Saint-Bernard. Ils philosophent, cela leur suffit et c’est bien assez.
Mr Tyan — Alors qui ? Et qu’est-ce que je vais dire à mon fils, moi ? Lui, ce qui l’intéresse, c’est de faire de la recherche pour sauver le monde.
Mr Tyin — Eh bien dites-lui de changer d’idée plutôt que de vouloir changer le monde. Ou alors qu’il s’engage dans l’humanitaire. Sauver le monde, comme s’il avait besoin d’être sauvé.
Mr Tyan — Alors comme ça, vous ne croyez pas au réchauffement climatique, à la mort de la forêt amazonienne, à la disparition des espèces rares, aux pandémies ?
Mr Tyin — J’y crois, j’y crois… Mais ça a toujours existé. Laissez les savants tranquilles. Parlez-en aux hommes politiques, c’est leur travail.
Mr Tyan — Oui, mais eux, ils demandent aux savants ce qu’il faut faire. On tourne en rond.
Mr Tyin — Rien de grave à cela. Rien ne change, vous le voyez bien. Le monde continue de tourner quand même.
Mr Tyin s’en va — Oui. Oui… Mais qu’est-ce que je vais répondre à mon fils, moi

3. C’est la guerre!

Mr Tyin — Dites ! Vous avez vu la castagne
Mr Tyan — Où çà ? Dans la rue ?
Mr Tyin — Non dans la presse.
Mr Tyan — Laquelle ?
Mr Tyin — Dans des revues sérieuses et sur Internet.

Mr Tyan — Mais je croyais que la Toile était un lieu de rencontre et de convivialité.
Mr Tyin — Moi aussi. Vous voyez, il nous arrive d’être d’accord.
Mr Tyan — Ils se castagnent comment ?
Mr Tyin— Ils s’envoient des noms d’oiseaux.
Mr Tyan— Lesquels ?
Mr Tyin— Des horreurs ! Je n’ose pas vous les répéter : incompétent, ignorant, sectaire, métaphysicien… Et même scientiste. Vous voyez le genre.
Mr Tyan — Mais à quel propos ?

Mr Tyan — Ah oui. L’énergie atomique, le Big bang, les trous noirs, tout ça… Je comprends, ce n’est pas simple…
Mr Tyin — Mais non, vous n’y êtes pas. À propos de métaphore.

Le livre qui a déclenché la guerre

Mr Tyan — De métaphore ? Alors ce n’est pas grave. Il n’y pas mort d’homme.
Mr Tyin — Non. Mais il y a péril en la demeure Les sociologues ne s’entendent plus avec les philosophes. Mais ils se mettent d’accord pour critiquer les physiciens qui ne veulent pas qu’on vienne fouiller dans leurs laboratoires. Alors évidemment, ces derniers recherchent l’alliance avec les chimistes et les biologistes.
Mr Tyan — On les comprend. On ne peut pas y laisser entrer n’importe qui. Et puis, dites, quand même, c’est privé les laboratoires : on y fait des analyses.
Mr Tyin — Enfin, y a des laboratoires qui reçoivent un peu d’argent pour faire des recherches qui intéressent tout le monde.
Mr Tyan— Oui, les laboratoires, c’est sérieux. Si au prétexte que ça intéresse tout le monde, tout le monde vient y mettre son grain de sel, il risque d’y avoir du grabuge. Alors c’est la guerre ?
Mr Tyin — C’est la guerre. Encore heureux qu’ils n’utilisent pas les armes que la science permet de produire.
Mr Tyan — Mais dites-moi, qui est contre qui ?
Mr Tyin — Allez savoir. Ce ne sont pas des gens simples, les chercheurs.

4. Vous-y croyez-vous à cette histoire de virus ?


Monsieur Tyan , il manque de heurter monsieur Tyin
— Ah Monsieur Tyin, je ne vous avais pas reconnu ; vous m’avez fait peur avec votre truc sur la bouche. Vous avez l’air d’un vrai chinois !
Monsieur Tyin
— Ne rigolez pas avec ça, Monsieur Tyan. Nous sommes en guerre !
Monsieur Tyan
— En guerre ? Avec les chinois ?
Monsieur Tyin
— Mais non, pas avec les chinois Ils n’y sont pour rien. C’est eux qui ont été attaqués en premier.
Monsieur Tyan
— Mais je croyais que…
Monsieur Tyin
— Il ne faut pas croire. Il faut savoir.
Monsieur Tyan
— Quoi ?
Monsieur Tyin
— Ça dépend de ce qui vous intéresse.
Monsieur Tyan
— Ce qui m’intéresse, c’est de savoir pourquoi vous portez ce masque ? On n’est pas en période de carnaval !
Monsieur Tyin
— Vous faites pas plus idiot que vous ne l’êtes, Monsieur Tyan. A cause des virus.
Monsieur Tyan
— Vous savez, y en a tellement. J’ai entendu dire qu’il y en avait plusieurs millions par m2, au-dessus de nos têtes. Je n’ose plus regarder en l’air
Monsieur Tyin
— Vous feriez mieux de regarder la télé. Vous n’avez pas entendu que le Président leur a déclaré la guerre ?
Monsieur Tyan
— À qui ? à tous ?
Monsieur Tyin
— Non, ils sont trop nombreux. Aux plus nuisibles.
Monsieur Tyan
— Ah oui, Les virus chinois, On ne parle que d’eux. Surtout M’sieur Trump
Monsieur Tyin
— Décidément vous êtes incorrigibles. M’sieur Trump, comme vous dites, qui est loin d’être un imbécile, n’est ni un savant ni un chercheur. C’est un politique.
Monsieur Tyan
— Alors comme ça, c’est lui qui a déclaré la guerre. Ça m’étonne pas, ce type a caractère de guerrier, un vrai dur : un cowboy, si vous voyez ce que je veux dire;
Monsieur Tyin
— Vous n’êtes pas dans le coup. Trump ne supporte pas qu’on dise du mal de l’Amérique. Le reste y s’en fout ; il ne se mêle plus de rien. C’est notre président qui a déclaré la guerre.
Monsieur Tyan
— Mais pourquoi ? C’est idiot. C’est les virus qui ont attaqué les premiers. J’ai toujours pensé que ce genre de chose, qu’on ne voit pas, qui, arrive dont on ne sait où et quj repart sans prévenir, ne faisait pas partie de la nature. Cela ne sert à rien de leur déclarer la guerre. Ils s’en foutent. Mieux vaut les éviter.
Monsieur Tyin
— C’est ce que je fais en portant un masque. Vous devriez faire comme moi.
Monsieur Tyan
— Vous croyez ?

Monsieur Tyin ne répond pas et s’en va en haussant les épaules.


À propos de masques

On fait avec ce que l’on a
Un erreur de non-spécialisiste
L’élu pédagogue
Une spécicialiste, muséifiée

5. Et avant le Big Bang, qu’est-ce qu’il y avait

Mr Tyan — Expliquez moi Monsieur Tyin.  Qu’est-ce que c’est que le Trou noir.  Et le Big band  ? Je ne sais pas comment le voir ni comment l’entendre.

Mr Tyin — Enfin Mr Tyin ! Pas le Big band : le Big Bang.

Mr-Tyan — Si vous voulez. Mais lui non plus je n’y entends rien.

Mr Tyin — Vous ne pouvez comprendre : vous n’êtes pas physicien.

Mr Tyan  — Mais puisque les physiciens utilisent des mots de tous les jours, il devrait être possible d’expliquer avec ces mêmes mots les idées qu’ils ont dans la tête.

Mr Tyin   — Peut-être. Je vais vous expliquer : ces expressions sont d’abord des images mentales. Il s’agit juste de nous faire sentir qu’avant il n’y avait rien et qu’après cet avant, la matière s’est mise en expansion. Vous comprenez. 

  Mr Tyan — Cela s’éclaire, si je peux dire. Vous voyez quand vous voulez, vous arrivez à m’expliquer. 

Mr Tyin — Mais oui, c’est clair, la science. Il suffit de connaître. 

Mr Tyan — C’est vrai. Mais il y a quand même un hic. Avant le Big bang, pendant le trou noir, qu’est-ce qu’il y avait. 

Mr Tyin — Mais je viens de vous le dire: Rien. 

Mr Tyan  — Rien. Comment Rien ? J’ai vu une pièce de Shakespeare avec un vieux fou qui est un vrai roi et un vrai fou qui n’est pas roi. Le Roi dit à son fou : « De rien, il ne peut rien sortir ».

Shakespeare

Mr Tyin — Et alors ? 

Le Roi Lear et Tom

Le Roi Lear et son fo

Mr Tyan —  Et bien si la science n’est pas plus avancée que ce vieux fou, qui va pouvoir me dire ce qu’il y avait avant et ce qu’il y aura après ? 

Mr Tyin — Certainement pas la science. Ce n’est pas son rôle. 

Mr Tyan — Vous me répondez toujours la même chose lorsque vous ne savez pas quoi répondre sur la science. 

Mr Tyin—Évidemment, la science ce n’est ni la métaphysique ni la religion. 

Mr Tyan — Vous n’y croyez pas ? 

Mr Tyin  — À quoi ? 

Mr Tya—  Et bien à la métaphysique et à la religion. 

Mr Tyni —  Ce n’est pas la question. 

Mr Tyan — Alors quelle est la question ? J’ai vu une pièce de Shakespeare où…

Mr Tyin l’interrompt et s’en va en grommelant —  Vous allez m’ennuyer longtemps avec vos questions. Demandez donc à Shakespeare et laissez les savants travailler à des choses sérieuses. 

6. Le dur et le mou

Mr Tyan —Vous connaissez ma cousine, mademoiselle Yian. Elle ne va pas bien, elle ne sait plus où elle en est : elle a perdu le Nord. Je lui ai conseillé d’aller voir un auriculothérapeute. 

Mr Tyin — Vous avez bien fait. La médecine a prouvé que les troubles de l’équilibre provenaient souvent de l’oreille interne. 

Mr Tyan — Vous n’y êtes pas. Il ne s’agit pas d’équilibre. Elle ne se sent pas bien dans sa peau. Son auriculothérapeute a établi son diagnostic à partir de la configuration des lobes de l’oreille. 

Mr Tyin — Vous ne devriez pas croire à de pareilles billevesées. Au XXIe siècle ! Et pourquoi ne pas lire le futur dans le vol des oiseaux ou le marc de café. 

Mr Tyan —Et bien justement. Elle est allé voir une cartomancienne 

Mr Tyin — Et pourquoi pas un gourou indien ? Elle verrait du pays et çà lui changerait les idées. Et alors, qu’est-ce qu’elle lui a dit votre cartomancienne

Mr Tyan —  Vous n’écoutez rien. Ce n’est pas ma cartomancienne, c’est la sienne. Ma cartomancienne à moi, elle m’a dit que les cartes, c’est trop primaire. Elle préfère lire les lignes de la main. 

Mr Tyin — Quand est-ce que vous accepterez de vivre avec votre temps ? On n’est plus au Moyen-Âge. Tout ce qui nous arrive n’est plus inscrit dans les lignes de la main, mais dans les gènes. C’est du solide. Cela s’efface moins et se transmet mieux. 

Mr Tyan — Je vais vous donner mon avis, moi qui ne suis ni auriculothérapeute, ni gourou et je ne joue pas aux cartes, pas même à la bataille. Elle ne va pas bien parce que personne ne s’intéresse à elle. Même pas la science.

Mr Tyin  Est-ce qu’au moins, elle s’intéresse à la science, elle ?

Mr Tyan — Comme tout le monde, je crois. Avant, elle regardait la télé. Vous savez les frères, les jumeaux, avec un nom marrant mais imprononçable.

Les Bogdanov

Mr Tyin —Non, je ne vois pas. 

Mr Tya — Vous ne vous intéressez donc pas à la science ? 

Mr Tyin — Si, mais pas à la télé. Il ne faut pas tout confondre. Si vous voulez mon avis, ou plutôt celui de la science ? 

Mr Tyan —  À quel propos ? 

Mr Tyin  —Et bien à propos de votre cousine. Je crois que son dérangement, enfin son mal-être, vient de son cerveau. 

Mr Tyan —  Mais ça va pas ! Elle n’est pas folle. 

Mr Tyin — Ne vous échauffez pas. Je ne dis pas qu’elle est folle. Des neuroscientifiques nous affirment seulement que le cerveau de la femme est moins rationnel, plus plastique que celui de l’homme. Je ne veux pas vous parlez de choses intimes. Mais vous le savez bien, la femme est plus influençable, plus sensible : c’est une question d’humeur. Avant, au Moyen-âge, on parlait d’humeurs humides ou de possession. Maintenant la science sait qu’il s’agit de configuration des lobes du cerveau. Pardonnez-moi d’avoir été un peu long, mais je voulais être précis. 

Mr Tyan —Merci. Je vais le lui dire. Je pense que cela va rassurer.

7. La carte et le territoire

Mr Tyin passe en courant. Mr Tyan l’arrête.

Mr Tyan —Ah, Monsieur Tyin, je suis content de vous voir. Je voulais vous demander quelque chose.

Mr Tyin — Ce n’est pas le moment. Je suis pressé. Je vais voir ma tante qui est malade. 

Mr Tyin se remet à trotter ; Mr Tyan le suit en continuant la conversation. 

Mr Tyan —Je fais un petit bout de chemin avec vous. Elle habite où votre tante, Mr  Tyin?

Mr Tyin —À l’autre bout de Paris. 

Mr Tyan — Allez-y en taxi.

Mr Tyin —Ah non ! Surtout pas. la dernière fois, le chauffeur de taxi qui venait d’avoir sa licence, s’est perdu en route. 

Mr Tyan — Il ne pouvait pas regarder sur son plan ? 

Mr Tyin — Si . C’est qu’il a fait, et c’est comme ça qu’il s’est perdu. 

Perdu sur la carte ?

Mr Tyan —Perdu sur le plan ? 

Mr Tyn —Oui sur le plan. 

Mr Tyin —Il n’avait qu’à demander à quelqu’un.

Mr Ton— C’est ce qu’il a fait. Mais lorsqu’il a su dans quelle rue nous étions, il ne savait pas où elle se trouvait sur le plan. Alors vous comprenez, je préfère y aller à pied. Mais au fait : que voulez savoir ? 

Mr Tyan —Et bien, cela a beaucoup à voir avec votre problème. 

Mr Tyin —Quel problème ? 

Mr Tyan —Et bien, celui du plan. 

Mr Tyin — Mais ce n’est pas mon problème, c’était celui du chauffeur de taxi. 

Mr Tyan —Cela va devenir le vôtre. J’ai lu dans un livre que la carte n’est pas le territoire. Je voulais vous demander ce que vous en pensez. 

Mr Tyn —Ah non ! Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi. En plus avec vos questions idiotes, vous m’avez fait perdre mon chemin. Je ne sais plus où j’en suis. 

Mr Tyan —Vous voulez que je regarde sur mon plan ?

Mr Tyin se met à courir plus vite et laisse Mr Tyan en plan.

8. La technique, c’est pas compliqué

Mr Tyan —Ah, Monsieur Tyin, Dites donc, je vous ai regardé courir hier.

Mr Tyin — Et alors ? 

Mr Tyan — Je voulais vous dire, vous avez une drôle de technique.

Mr Tyin — Vous trouvez ? 

Mr Tyan — Oui. Vous courez les pieds en dedans. 

Mr Tyin—  Ce n’est pas une question de technique.

Mr Tyan — Ah bon !

Mr Tyin — C’est une question d’habitude. Quand j’étais petit, nous habitions à flanc de coteau, Les chemins étaient tracés dans la pente : pour ne pas tomber, nous portions le poids du corps sur la jambe aval. Alors vous comprenez, ça m’est resté. 

Mr Tyan — C’est ce que je dis, c’est une question de technique. C’est compliqué la technique. 

Mr Tyin — Vous pouvez le dire. Moi, je n’ai jamais réussi à nager. Et pourtant, j’ai appris toutes les techniques. 

Mr Tyan — Alors là, encore une fois, vous m’épatez. Vous connaissez les techniques et vous ne savez pas nager. Vous êtes un original. 

Mr Tyin — Et vous un ignorant. Savoir et savoir-faire : ce n’est quand même pas la même chose. 

Mr Tyan — Vous avez raison. C’est ce que me disait mon oncle ; vous savez le fameux savant-bricoleur.

Mr Tyin — Oubliez votre oncle, que je vous explique. J’ai appris toutes les techniques de nage, dans un livre, avec des croquis et des photos. Je me suis entraîné durant des mois, allongé sur mon tabouret. Résultat des courses, quand j’ai voulu essayer à la piscine, j’ai coulé directement au fond. 

Mr Tyan — Moi c’est pareil. 

Mr Tyin —  Avec vous, c’est toujours pareil.

Mr Tyan  — Oui, c’est pareil. J’ai passé deux ans, aux cours du soir, à apprendre la mécanique automobile et j’ai étudié de A à Z le moteur à combustion. Et bien, quand j’ai voulu conduire la voiture que je m’étais achetée, je n’y suis pas arrivé. 

Mr Tyin — Qu’est-ce qui s’est passé ? 

Mr Tyan —  Et bien, quand j’ai voulu mettre le contact, comme je l’avais appris dans mon manuel, elle a calé et je n’ai jamais pu la redémarrer.

Mr Tyin — Mais vous êtes idiot ou quoi. La technique du fonctionnement de l’automobile et celle de la conduite, cela n’a rien à voir. 

Mr Tyan — Arrêtez de me prendre pour un imbécile. Je sais bien. Ce que je veux vous dire c’est que la technique, c’est pas compliqué. Ce qui est compliqué, c’est de la faire fonctionner.  

Mr Tyin — Là vous n’avez pas tort. Depuis  qu’ils ont mis de l’électronique dans les voitures,  je n’y  arrive plus. Avant, je savais régler l’avance et le retard à l’allumage ; maintenant, je n’y comprends plus rien et mon garagiste non plus. 

Mr Tyan — Qu’est-ce que vous faites alors ? 

Mr Tyin —  J’appelle un spécialiste de l’électronique, mais il n’y connaît rien en mécanique. Alors, je lui explique. Vous comprenez, la technique, ce n’est pas compliqué, il suffit juste de savoir. 

Mr Tyan

—  Alors maintenant que vous savez, pour votre technique de course, pensez-y : il faut répartir le poids sur chaque pied. Il faut équilibrer le savoir et le savoir-faire.

9. Un fameux bricoleur

  Mr Tyin croise Mr Tyan ce dernier perdu dans ses pensées ne le voit pas

  Mr Tyin —Bonjour , Mr Tyan. Il y a quelque chose qui ne va pas. 

Mr Tyan — Je reviens de l’enterrement de mon oncle.

Mr Tyin — Triste nouvelle

Mr Tyan — Vous le connaissiez ?

Mr Tyin —Non 

Mr Tyan —Vous ne savez pas ce que vous avez perdu. C’était un fameux bricoleur.

Mr Tyin —J’espère qu’il ne ressemble pas à l’oncle de Monsieur Boris qui était lui plus farfelu que bricoleur.

Mr Tyan — C’était tout comme mon oncle. Il prétendait avoir inventé une machine à rayonnement électromagnétique qui réduit en poudre toutes les armes produites avec des métaux. Il affirmait partout que cela pouvait être un moyen pour faire régner la paix, si on voulait bien s’en servir. Vous croyez que c’est possible ? 

Mr Tyin —Avec la science, tout est possible. 

Mr Tyan — Oui  peut-être, mais mon oncle était un savant un peu spécial. Il n’avait que le bac, et encore avec mention passable en « économie et gestion ». Mais c’était un bricoleur de génie. Il a inventé des tas de trucs sans pouvoir expliquer comment ça marche. 

Mr Tyin — Par exemple ? 

Mr Tyan  —Eh bien une machine à tordre les cuillères à courte distance, sans avoir à faire des passes magnétiques dessus. 

Mr Tyin,  — Mais qui peut s’intéresser à des bêtises pareilles, à part les prestidigitateurs ? 

Mr Tyan —Personne. Justement. C’est le problème.

Mr Tyin — Et à part ça ?

Mr Tyan — Eh bien, mais vous n’allez pas me croire, mais il avait aussi inventé un casque audio-visio qui, disait-il, transforme les fréquences dans l’ultrason en signaux lumineux. Il était persuadé qu’en équipant les chiens d’aveugles et les mal-voyants on pouvait améliorer leurs relations et même traduire en image ce qu’entendent les chiens. 

Mr Tyin —Mais cela ne tient pas debout. Aucune science ne peut expliquer comment ces foutaises peuvent fonctionner. 

Mr Tyan —C’est ce que je me tuais à lui dire. Il prétendait que cela ne prouve rien : la science dit-il est incapable d’expliquer un tas de phénomènes. Qu’en pensez-vous ? 

Mr Tyin —Elle y arrivera un jour. 

Mr Tyan —C’est ce que je lui disais. Savez-vous ce qu’il m’a répondu ? 

Mr Tyin — Non. 

Mr Tyan  — C’est pareil pour mes inventions. Cela marchera un jour. Elles changeront la vie sur terre ». Il m’avait dit aussi qu’il était sur le point de créer la carte génomique individuelle qui permettrait de faire revivre le clone d’une personne décédée. Mais je ne sais pas s’il y est arrivé avant de mourir. J’espère. On verra bien. C’est ça qui me préoccupe.

Mr Tyin — Il ne vous reste plus qu’à retrouver un double de sa fiche génomique.  Il y a peut-être une chance de fabriquer un alias de votre oncle.

  Mr Tyan  s’en va en haussant les épaules.

 10. Rien ne va plus ! Tout fout le camp

Mr Tyan— Alors, Mr Tyin ! Comment ça va depuis la dernière fois ?

Mr Tyin —Ne m’en parlez pas, rien ne va plus ! 

Mr Tyan  — Vous avez raison. Tout fout le camp. Le climat se dérègle. Les déchets débordent. Le pétrole pollue l’océan. Les virus se promènent… Je me demande ce qu’on devient dans tout ça. On est embarqué dans le mouvement.

Mr Tyin —vous savez cela ne sert à rien de se plaindre. Il faut reprendre tout ça en main.

Mr Tyan  —Comme vous y allez. Je voudrais vous y voir. Les politiques ne comprennent plus pourquoi leurs promesses ne se réalisent pas. 

Mr Tyin —Comment voulez-vous qu’elles se réalisent, les citoyens n’y croient plus. 

Mr Tyan  —Alors, c’est simple. Il faut laisser faire les savants. 

Mr Tyan—Mais ils ne sont pas d’accord entre eux !

Mr Tyin  —Il suffit d’élire un parlement de savants qui décideront à la majorité.

Mr Tyan —Vous n’y pensez pas. Si on devait voter pour savoir si la terre est ronde ou si l’homme descend du singe, on risquerait d’avoir des surprises. La vérité scientifique ne s’établit pas à la majorité.

Mr Tyin —Mais il ne s’agit pas de science mais de décision politique. Ce n’est pas une question de vérité mais de confiance. Y’a qu’à demander leur avis aux citoyens. 

Mr Tyan — On n’arrête pas de leur demander leur avis. Ils en changent tout le temps. 

Mr Tyin — C’est parce qu’ils n’ont plus confiance dans les promesses des hommes politiques. 

Mr Tyan —Eh bien, il ne faut plus faire de promesses. 

Mr Tyin —Mais alors pourquoi voulez-vous qu’ils votent pour vous ?

Mr Tyan — Mais je ne veux pas qu’ils votent pour moi. Je veux qu’ils votent pour ceux qui savent ce qu’il faut faire pour que ça aille mieux.

Mr Tyin —Eh bien c’est ce que je vous dis. Il suffit de demander aux savants. Ils savent eux : ils sont payés pour ça. 

Mr Tyan — Si mal.  Au prix où ils sont payés, ils ne doivent pas savoir grand-chose. Non je crois qu’il faut demander à ceux qui ont réussi dans la vie et qui ont des responsabilités économiques. Eux au moins, ils risquent de ne pas beaucoup se tromper.

Mettre l’art en culture : un projet politique

Deux initiatives récentes d’Emmanuel Macron viennent tristement illustrer la vision du président pour ce qui concerne le rapport du politique au phénomène culturel. Toutes affaires cessantes, dans la situation catastrophique dans laquelle la pandémie du corona virus a plongé la vie culturelle, le président vient de manifester l’intérêt qu’il porte à cette dernière.

Dans un sms, il vient d’annoncer à Philippe de Villiers, le génial créateur et inspirateur du parc d’attractions du Puy du Fou, que cet établissement pourra rouvrir le 11 juin.

Elle est bien bonne, n’est-ce pas Philippe ?

Un autre intervenant qui se distingue par sa capacité à présenter ses performances artistiques à des milliers de spectateurs, Jean-Marie Bigard, le comique “croupier” a eu le privilège de recevoir un appel du président pour l’informer que les bars pourraient bientôt reprendre leurs activités. 

Et pourquoi pas moi à sa place ? Un comique, même croupier, ça peut faire président,, non?

Cette conjonction de messages présidentiels rend aujourd’hui plus impératif encore, de mettre à l’ordre du jour, les relations entre l’art et la culture. Il n’est d’ailleurs pas certain que ces deux manifestations d’intérêt du président pour la culture aident à orienter la réflexion. Il est vrai qu’en exhortant les gens de culture, le 6 mai, à se « réinventer », il avait déjà ouvert avec pertinence et surtout beaucoup de naïveté, la question qui fait de l’art et de la culture les ferments de l’imaginaire des relations.

Une triple crise politique, économique et sociale n’a cessé de s’amplifier depuis la fin des années quatre-vingt-dix. L’apparition du covid-19 a non seulement mis en évidence la conjonction de ces trois crises, elle a provoqué l’arrêt brutal des activités culturelles — celles des institutions, des production artistiques privées et publiques — ainsi que celle des activités d’éducation populaire qui s’inscrivent dans un projet d’autonomie et d’expression de la personne. Tout un champ de l’activité symbolique et imaginaire est depuis plus de deux mois dans un état de mort clinique.
La sortie de crise sanitaire ne peut être envisagée sans qu’elle soit mise en relation avec les crises, qui ont accompagné l’impuissance du politique. Le retour progressif à une vie “normée” par un pouvoir technocratique n’est pas souhaitable si celle-ci devait ressembler à celle d’avant. Règne de l’économisme, évaluation par le chiffre, exercice vertical du pouvoir, déni de l’expression citoyenne… L’Après ne peut se résoudre à retrouver les conditions de l’Avant. Et dans cette perspective, la culture et l’art ont un rôle essentiel à jouer.

La culture : un moyen de comprendre et d’exercer la vie

La coexistence entre présence et absence de la culture dans les discours publics, avait été, mis en évidence, en 1938, dans la préface qu’Antonin Artaud avait ajouté à son livre, Le théâtre et son double : « Jamais quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture ».

Artaud ne parlait pas de paradoxe mais d’un « étrange parallélisme » entre l’effondrement de la vie et « le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie et qui est faite pour régenter la vie ».

Pour Artaud, la vraie culture n’est rien d’autre qu’un « moyen raffiné de comprendre et d’exercer la vie ».  

A. Artaud :Pour le théâtre comme pour la culture, la question reste de nommer et de diriger des ombres

C’est dans la complémentarité et la convergence de l’expérience des formes — de l’expérience esthétique, donc — et de la compréhension de la vie que la culture crée du commun. Et par là, elle contribue à faire société.

La place de l’art et de la culture dans le projet politique ?  

La particularité française, sur le plan de la pensée de l’action politique, est d’avoir placé la question culturelle au cœur du projet politique républicain. Ce cadre doit être reconfiguré dans un espace-temps où temps technique et temps culturel sont dissociés ; dans un système de représentations où la science n’est plus garante du discours de la promesse d’un avenir meilleur. Où, enfin, l’art et la culture ne se définissent plus dans des espaces clos et compartimentés. Il n’est plus possible d’envisager “La” culture comme un ensemble de produits, qu’ils soient marchands ou non. La logique du marché des œuvres artistiques a contaminé le secteur public : on ne parle plus que d’audience, de retour sur investissement, de retombées économiques sur le territoire des manifestations subventionnées par les pouvoirs publics.

Le terme d’art tout comme celui de culture comportent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pensée ; chacun d’eux présentent des dimensions idéologiques complexes et superposées. Il faut dépasser l’opposition entre l’art et la culture : l’art serait ce qui divise, ce qui produit une brèche, ce qui suscite une surprise ; la culture serait ce qui établit du commun, qui occulte les différences, qui produit du lien, donc du partage et pourquoi pas de la connivence. De même qu’il convient de ne pas se satisfaire de la simple juxtaposition : l’art et la culture. La problématique est celle de leur articulation.

Un impératif politique

Culture et politique doivent être (re)pensées simultanément, en fonction des conditions de vie de l’Homme et de son mode d’inscription dans ses espaces de vie, de travail, de loisir ; dans son rapport à l’Autre et à la Cité. Tout projet politique implique la construction d’une communauté de valeurs symboliques. Lesquelles ne s’expriment jamais aussi bien que par l’art, pour autant qu’on prenne la peine de le mettre en culture, c’est-à-dire de poser en actes, la question, non seulement de sa diffusion, mais de son inscription dans des pratiques sociales diverses.
La nécessité de l’action des pouvoirs publics résulte de la part essentielle que tiennent la sensibilité et l’imaginaire dans l’épanouissement de la personnalité, dans la construction d’un sens commun : le sensus communis des humanistes, fondement d’une identité collective. Or sans identité collective, il ne peut y avoir de projet collectif. Quel que soit le domaine de pratiques circonscrit par sa définition, la culture intervient comme le lieu où s’élabore et se vit le sentiment d’appartenance à la collectivité.
Depuis plusieurs décennies, les pouvoirs publics, les partis politiques et les organisations syndicales ne voient plus dans la culture, le lieu de l’accomplissement d’un destin collectif, le moyen de la construction de Soi dans une relation à l’autre et dans un rapport d’appartenance à la Cité. La signification et la fonction attribuées à la culture demeurent écartelées entre, d’une part, une conception étroite qui réduit le domaine de la culture à la production et la diffusion des objets artistiques et, d’autre part, une approche fragmentée qui la décline selon des catégories molles déterminant les goûts et les comportements des individus : culture populaire, élitaire, numérique…
L’action culturelle et artistique n’a de sens qu’à la condition d’être inscrite dans une histoire politique où se pose la question de l’accomplissement de la démocratie. Celle-ci, en tant que visée, ne peut s’envisager sans que soient intégrés dans l’exercice des droits de l’homme, les droits culturels, en particulier celui de l’exercice de la parole artistique. C’est elle qui permet d’exprimer la fraternité, au cœur du projet républicain.
De par leur pouvoir de signification et leur capacité à provoquer adhésion, rejet, identification ou évasion, les œuvres d’art sont des objets culturels par excellence. La modernité a séparé l’activité artistique des autres formes d’activité sociale. L’art dans son processus de création comme dans son mode de diffusion s’est autonomisé.
La réception esthétique (sensible) des objets artistiques est inhérente au phénomène de l’art.

Une question essentielle est donc celle de la participation du récepteur (auditeur, spectateur, téléspectateur) dans le temps et l’espace de la relation à l’objet artistique : c’est ce processus qui construit les comportements culturels.

Démocratie culturelle et politique

La démocratisation culturelle, comme accès du plus grand nombre aux œuvres artistiques, est aujourd’hui une visée insuffisante qui a montré ses propres limites structurelles : elles sont d’ordre social.

La démocratisation culturelle a représenté la formulation politique et sociologique d’une conception esthétique fondée sur l’actualisation et la transmission des œuvres du passé. Pour Malraux, le pouvoir de l’art était tel qu’il suffisait de favoriser sa manifestation, d’offrir la rencontre avec l’œuvre, pour que ce pouvoir opère. La diffusion, au plus grand nombre, des œuvres légitimes se fondait sur la magie supposée de l’art et sur l’efficacité attribuée à la technique.

Une médiation à bout de souffle

Contrairement à ce qu’affirme le Président Macron dans son intervention du 6 mai, ce n’est pas la question de « l’accès à la culture », c’est-à-dire aux biens culturels — question de l’Avoir—, qui se pose aujourd’hui mais celle de l’Être. Il n’existe pas de culture sans réelle appropriation et participation des personnes constitutives d’un groupe. On ne peut plus se contenter de poser le couple art/culture sans s’interroger sur leurs relations. Les notions d’art et de culture ne peuvent pas s’examiner dans la confusion ou l’opposition.

Il convient de réfléchir à nouveaux frais sur les pratiques artistiques et culturelles et en particulier celles des amateurs ; qu’elles soient de l’ordre de la peinture, de la musique ou du théâtre, elles ont toujours été considérées comme des pratiques mineures. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en place des actions artistiques et culturelles qui permettent à chacun de se construire dans une perspective où rationalité et sensibilité se combinent pour forger cet « Homme esthétique » dont le dramaturge Friedrich Schiller rêvait et qu’il conseillait à son prince de promouvoir à travers une éducation artistique.

Il est urgent de refonder l’union de la culture et du politique, union sans laquelle ce dernier ne peut accomplir pleinement sa mission. L’enjeu est de permettre à chacun de se construire et de se reconnaître, individuellement et collectivement, dans une relation sensible et active au sein de l’espace public, conçu comme un espace de délibération.

 Un projet politique qui prend au sérieux l’art et la culture doit dépasser la séparation culture/éducation populaire et les fondre dans une démarche conjointe et transversale. En outre, le phénomène artistique ne peut être réduit au rapport à l’œuvre. Il importe, par l’action culturelle, de redonner à l’art sa dimension relationnelle – donc politique, au sens citoyen du terme. Il incombe à la puissance publique de construire les conditions d’un partenariat entre les équipes artistiques et les populations. Cela passe par un développement, à tous les niveaux du système scolaire, d’une véritable éducation esthétique. Celle-ci ne pourra s’accomplir pleinement que dans le cadre d’un travail coordonné avec les réseaux d’Éducation populaire.

ouvrir et former la sensibilité

Le rapport à l’art

Les pratiques culturelles étaient précédemment évaluées essentiellement en fonction de leur proximité à l’œuvre d’art. La question de l’œuvre d’art ou de l’objet d’art, dans cette perspective, est à reprendre. La question : « Est-ce que c’est de l’art ? » n’est plus une bonne question. Que ce soit, hier, à propos du jazz ou de la bande dessinée ; aujourd’hui, à propos, du Slam ou du Hip-Hop, ces questions sont peu pertinentes. Elles s’enferment dans une définition de l’art qui date du XIXe et du XXe siècle.

La pertinence de la mutation dans le domaine artistique et culturel consiste à décentrer le questionnement, à modifier l’angle de vue, à déplacer les points fixes… La réflexion de Walter Benjamin peut nous aider à comprendre comment et pourquoi la mutation n’est pas l’effacement ou l’occultation de la tradition mais son renouvellement.
« Le danger menace tout aussi bien les contenus de la tradition que ses destinataires […]. À chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer. »

Dans le domaine culturel, pris au sens large, au sens anthropologique, la mutation cherche à se faire jour dans le « clair-obscur » dont parle Gramsci : lorsque meurt le vieux monde et que l’apparition du nouveau monde tarde à venir. Il faut alors être attentif à ce temps de crise où rien n’est encore joué ; à ce temps où la mutation n’est pas encore advenue.

Dubuffet
Dubuffet autoportrait

La mise en culture de l’art peut alors être ce processus qui se confronte à ce surgissement, et qui, alors, est susceptible de s’opposer à leur pouvoir morbide. Le constat de Bertolt Brecht est toujours d’actualité : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

La résistible ascension d’Arturo Ui (farce tragique de Brecht sur la prise de pouvoir des nazis)



Prends soin de toi ( 4)

Si je ne me soucie pas de moi, qui le fera ?

Si je ne me soucie que de moi, que suis-je ?

            Et si ce n’est pas maintenant, alors quand ?

Hillel qui vécu et enseigna à Jérusalem au temps de Jésus

(Albin Michel)

L’homme est dans la nature l’être qui a été commis au souci de lui-même
Épictète, Entretiens, 1er siècle

En ces sombres temps de covid-19, ce dont nous avons besoin n’est pas seulement de masque et de gel mais aussi, et surtout, d’attention à soi et à l’autre.
« Prends soi de toi.» Cette recommandation qui vient ponctuer nos échanges sociaux est plus qu’un salut formel. Sous cette forme lapidaire, elle est une expression de l’attention que chacun doit porter à sa propre personne. Comme élaboration philosophique, elle a été développée par les stoïciens et, vingt siècles plus tard, elle s’est concrétisée dans une pensée et un mode d’action que les anglo-saxons ont appelé Care.
Je voudrais consacrer la dernière chronique de mon confinement à cette question du souci de soi qui est loin d’être un thème “nunuche”bien pensant, et politiquement correct.


L’apparition du covid-19 et sa contamination erratique, affectent, dit-on, indifféremment la population française. Jeunes et vieux sont touchés, mais ces derniers, plus fragiles, y succombent plus fréquemment. Riches et pauvres sont également soumis à la menace, mais les conditions dans lesquelles les uns et les autres peuvent se protéger sont bien différentes : ces derniers vivent une double peine. En plus, du confinement imposé, ils subissent un enfermement dans des appartements exigus où aucune distance physique protectrice n’est possible. Et plus généralement, citoyens français, sans papiers, migrants, SDF… tous ne sont ne sont pas logés à la même enseigne.
Si le virus n’est pas regardant et s’il frappe à l’aveugle, les inégalités sociales et culturelles se chargent, elles, de faire le tri… Et ce dernier est plus que sélectif : il fonctionne avec un coefficient multiplicateur pour ce qui est de sa capacité à s’attaquer à la vie humaine. Ce constat est de plus en plus criant : la pandémie n’est pas seulement révélatrice des inégalités sociales : elle les amplifie et les rend insupportables.
Pour ces raisons, les pouvoirs publics ne peuvent se contenter de déclarer la guerre au virus ; c’est sur les conditions de sa propagation, sur les conséquences économiques et sociales de la pandémie que la responsabilité des pouvoirs publics doit s’exercer. Si bien que leur action doit impérativement tenir compte de ce gradient de la société française : celui de la capacité inégale de chacun de se protéger en fonction des conditions sociales, économiques et culturelle de sa vie. Et ce non seulement le temps de la propagation de la pandémie mais durant le temps long où le virus restera présent, en sommeil dans les interstices du corps social.

Le Care : une éthique plus qu’une politique

            Il y a dix ans, un grand nombre d’acteurs sociaux dont la conscience politique s’était formée dans les années soixante-dix, considéraient l’apologie d’une société du Care comme une forme de bonne conscience, moralisatrice et aveugle aux conditions objectives des inégalités sociales. L’idéologie marxiste qui faisait de l’infrastructure économique un primat déterminant la superstructure, — celle constituée par les modes de pensée, les formes culturelles, les appareils idéologiques… — imposait une vision schématique de la société. La lutte des classes opposant le prolétariat à la bourgeoisie paraissait être le moteur de l’histoire de la société industrielle. Dès lors, l’activité des êtres humains dans les processus de la vie quotidienne ne pouvait se décrire et se comprendre qu’à la lumière de ce déterminisme économique.  

            En 2010, Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste (PS), dans  une longue interview détaille ses projets pour le PS et lance un appel à « une société du bien-être et du respect qui prend soin de chacun et prépare l’avenir ».

Martine Aubry

Sa perspective de la société, empruntée à Anthony Gidens, l’un des intellectuels stratèges de Tony Blair vise à «  aller vers une société du soin ». Sa vision fut critiquée à gauche comme à droite.Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’époque, fustige « le triomphe des bons sentiments» ; elle juge le concept dépassé car « il enferme les femmes et la réflexion politique dans la seule considération de la souffrance sociale ».

            Pour échapper à ce jugement peu éclairé qui ne voit dans le Care qu’une forme de sollicitude, qu’un souci idéaliste, peut-être faut-il l’envisager non comme une politique mais comme une éthique qui doit orienter une politique engagée dans un contexte social et culturel déterminé. Le Care doit être considéré comme une pratique, c’est-à-dire une modalité de relation entre les personnes. Le souci de l’autre doit se concevoir comme un principe universel qui conçoit l’expérience vécue dans sa dimension de relation à l’autre. 

            Traiter le Care comme une activité secondaire ou de simple charité qui engage les puissants à faire preuve de sollicitude vis-à-vis des plus faibles est une manière de préserver leur pouvoir. En confiant le travail de soin à d’autres, mal payés et peu considérés, les puissants préservent leur position de domination et leur pouvoir. 

La culture de soi

            Il apparaît que « l’insistance sur l’attention qu’il convient de porter à soi-même », qui émerge avec les stoïciens au premier siècle, est l’émergence d’un individualisme qui accorde de plus en plus de place aux aspects “privés” de l’existence.

            Michel Foucault, avec le troisième volume de son Histoire de la sexualité, consacré au Souci de soi(1997) analyse avec beaucoup de profondeur ce phénomène qui traduit «  l’affaiblissement du cadre politique et social dans lequel se déroulait dans le passé la vie des individus (p. 55).

Michel Foucault : le souci de soi, un art de vivre

Foucault utilise l’expression « souci de soi » d’une manière inhabituelle : ce comportement qui semblait être le plus égotiste était de fait médié et crée socialement.  Le souci de soi qui se formule dans la culture gréco-latine lui paraît tout aussi important que l’attention morale portée à d’autres domaines de la vie individuelle comme les conduites  alimentaires ou l’accomplissement des devoirs civiques.

 Foucault distingue trois réalités différentes à propos de cet individualisme. En premier lieu, l’attitude individualiste caractérisée par la valeur absolue attribuée à l’individu ; en second l’importance reconnue aux relations familiales et aux formes de l’activité domestique et enfin, l’intensité des rapports à soi, « c’est-à-dire des formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action ». Ces trois attitudes peuvent être liées entre elles mais ces liens ne sont ni constants ni nécessaires.

Ces rapports de soi à soi constituent un phénomène de portée historique et construisent ce que Foucault appelle « une culture de soi ». Celle-ci construit un « art de l’existence » dominé par le principe qu’il faut « prendre soin de soi-même ». Pour les épicuriens, comme le rappelle Foucault, la philosophie devait être considérée comme « exercice permanent du soin de soi-même » Ce thème du « souci de soi”, fort ancien dans la culture grecque, est consacré par Socrate ; il a acquis une portée générale et est devenu un impératif qui circule parmi des doctrines différentes. Il s’agit d’un humanisme qui a donné lieu à un certain mode de connaissance et à l’élaboration d’un savoir. Faut-il le préciser, il ne concerne aux deux premiers siècles que des groupes sociaux très limités ?

Prendre soin de soi et de l’autre

            Hillel  le Babylonien, qui vécut et enseigna à Jérusalem au temps du roi Hérode est resté un des maîtres cité dans le Talmud des plus populaires de la tradition juive. Connu par ses aphorismes qui conjuguent sagesse et l’humilité, il représente un modèle d’humanité. Certains des propos qui lui sont attribués préfigurent ceux de Jésus.

Un des plus célèbres exprime d’une manière lapidaire la profondeur du « souci de soi ». La traduction littérale peut se formuler ainsi : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? »

Différentes traductions peuvent être proposées qui déclinent l’idée du souci de soi ou du soin de soi. La force et la profondeur de l’aphorisme résident l’articulation nécessaire entre souci de soi et attention à l’autre ; l’un comme l’autre s’imposent au présent et ne peuvent être différés dans le temps. 

            Voilà qui permet de donner à la formule, « prends soin de toi » une portée qui devrait être bien éloignée d’une civilité banale.

Le port d’un masque, en cette période tant attendue du déconfinement, ne serait-il pas la mise en acte d’un principe éthique impératif ? Se protéger en protégeant l’autre.

C’est la guerre ! Vraiment ? (3)

En allant voir, le 12 mars, à la maison de la culture de Grenoble (MC2), la pièce de théâtre de Serge Valetti, Marys’ à minuit, je n’imaginais pas que ce serait ma dernière sortie avant le confinement. Ma dernière représentation théâtrale de l’avant-guerre.
À la relecture, cette dernière phrase est assez idiote. Le 12 mars, le confinement, comme mesure sanitaire prise par l’État, n’existait pas encore et nous n’avions pas le sentiment d’être en guerre. Au début de la “Guerre de cent ans”, il ne serait venu à l’idée de personne de nommer ainsi cette guerre qui durait depuis un certain temps. Mais je m’égare. Enfin relativement.

Avant-guerre

Dans la première quinzaine de mars, étions-nous dans l’avant-guerre ?
Le thème de Marys’ à minuit, n’est pas très éloigné de ce que nous allions vivre à partir du 17 mars. Du moins cette thématique du repli dans notre lieu d’habitation, phénomène du confinement, allait très vite devenir d’actualité.

Martine Thinières dans Marys’à minuit

Dans cette pièce, un monologue, écrit il y a vingt ans, une autre époque, Serge Valletti donne la parole à une femme, Maryse, en rupture avec la réalité qui l’entoure : une femme qui rêve sa vie plutôt qu’elle ne la vit. Recluse dans sa chambre, confinée dans ses désirs de jeune fille, elle attend de revoir son amoureux. Maryse est confrontée à sa solitude. Comme elle le déclare : « la vie risque de passer et je n’y aurais vu que du feu ».

Le vendredi 13 mars, les représentations dans les salles de spectacle avaient été interrompues par décision de leur directeur en raison du risque d’une contagion du « covid19 ». Celui-ci, depuis plus d’un mois, faisait l’objet de préoccupations croissantes. La question s’était posée de savoir si les élections municipales devaient être maintenues. Par peur de créer de la panique dans la population et pour éviter la polémique avec une partie de l’opposition, l’exécutif s’était décidé à ne pas modifier le calendrier. Nous n’étions, tout de même pas, en guerre !
Le 15 mars, une partie de la population était allée voter : l’abstention n’avait jamais été aussi importante pour des élections municipales.

La guerre aurait-elle été déclarée avec l’intervention télévisée du Président Macron, le 16 mars ?

C’est la guerre ! Préparez-vous !

Ou s’agissait-il seulement d’un constat ? Se poser la question, aujourd’hui, n’est ni futile ni secondaire.
S’il s’agissait d’un constat, il relevait d’un principe de réalité.

L’alerte donnée, en France, à la mi-janvier, par les infectiologues, avait mobilisé l’État, en termes d’obligation de moyens pour lutter contre l’épidémie. Sans d’ailleurs que ces derniers soient à la hauteur des exigences. Cinq semaines plus tard, vers la fin du moins de février, la porte parole du gouvernement affirmait que les masques n’étaient utiles que pour les soignants et que les tests n’apportaient rien pour lutter contre l’épidémie. Ce n’est qu’après deux mois que le constat changea de nature : l’épidémie était reconnue comme une pandémie. Le virus affectait la planète entière.

Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, dans cette situation s’était comporté en bon soldat. Il avait sonné l’alarme.

Jérôme Salomon, surveillant de près le Président ou étant sa caution académique

Raphaëlle Bacqué écrivait dans Le Monde du 22-23 mars, que J. Salomon était prêt « à habiller les carences logistiques de l’État sous les arguments scientifiques. » C’était aussi sa fonction : pompier de service, il était aussi « le bouclier du pouvoir ». Évidemment, cette situation d’impréparation était le résultat des présidences précédentes, celle de Sarkozy et surtout celle de Hollande.

Pourtant, la présidence de Macron ne pouvait être exonérée de sa responsabilité : en près de trois, ans, la ministre de la santé n’avait pas eu le temps de s’apercevoir que les stocks élémentaires pour équiper le personnel soignant étaient au plus bas. Ou alors, cette présidence n’avait-elle pas considéré, à l’instar des généraux de l’état-major de 1914, qu’il ne manquerait pas un seul bouton de guêtres, pour défendre le pays. 

« Nous sommes en guerre ! »  Plutôt qu’un constat, la formule n’était-elle pas une déclaration de guerre ? Le président Macron redonnait un sens à l’autorité de l’État. Institutionnellement, chef des armées, il endossait l’uniforme. Avec ce discours, il s’inscrivait dans le sillage de Clémenceau adoptant une posture et une parole de “Père la victoire”. 

Macron serait-il le digne héritier de Clémenceau dans la conduite de la guerre ?
La guerre contre le corona virus serait-elle aussi jolie que la première ?

Macron entrait en résonnance avec la tonalité utilisée par Churchill durant la seconde guerre mondiale, sans pour autant annoncer « le sang et les larmes ».

Par l’usage de la radio et de la télévision, s’adressant à la nation entière, au-delà de ses divisions, il mimait l’exemple mobilisateur du général de Gaulle, en 1940.

L’appel du 18 juin 1940 : c’est vieux jeu, moi j’ai la télé

Et il le faisait directement de son lieu de pouvoir, l’Elysée.

La déclaration de guerre relevait d’un très mauvais timing. N’étaient-ce pas les virus qui avaient commencé les premiers ? Le gouvernement chinois, après avoir longtemps occulté la réalité d’un SRAS, avait informé l’Organisation mondiale de la  santé, au tout début janvier. En France, les premières victimes, s’étaient manifestée dans le courant février. 

L’usage d’une métaphore pauvre mais mobilisatrice

Pourquoi utiliser dans le discours du 16 mars, la métaphore de la guerre, et ce par une répétition scandée à plusieurs reprises, « Nous sommes en guerre », comme s’il s’agissait de bien nous faire comprendre que le “covid19” n’était pas  une épidémie ordinaire ? Ce qu’effectivement elle n’était pas.

Et si guerre il y avait, qui était l’ennemi ? Pour Trump, il n’y avait pas de doute : il qualifiait le “coronavirus” de virus de Wuhan. Pour les autorités chinoises, aucun doute, non plus, le virus venait des États-unis. Si le terme de guerre convenait à la situation que nous étions en train de vivre,  alors fallait-il nommer l’ennemi, définir une stratégie, identifier les forces et les moyens à mettre en mouvement, nouer les alliances pour lutter contre ce qui était un phénomène mondial.

Parler de guerre ne rendait pas compte de la nature singulière du processus dont la planète était l’objet.  Et pourtant la métaphore guerrière avait fait florès. Les politique, les commentateurs, les journalistes… filaient la métaphore. Il était question de front, de première ligne, de terrasser le virus, cet ennemi. Un mois plus tard, Le Monde du 5-6 avril titrait : « Pourquoi il faut intensifier l’effort de “guerre”»

Poutant, l’article, lui, à partir de déclarations de spécialistes renommés des maladies infectieuses et de l’épidémiologie évoquaient les conditions pour écraser la courbe des personnes touchées par le virus. Ce qu’ils conseillaient pour s’engager dans la décroissances du phénomène et envisager le déconfinement ne ressemblaient en rien à des techniques de la guerre.

« Mal nommer les choses, nous avait prévenus Albert Camus, c’est ajouter du malheur au monde. » Il faut, aujourd’hui, reconnaître que les métaphores pauvres en signification obscurcissent plutôt la réalité qu’elles ne l’éclairent.

Il y a certes des analogies entre une situation de guerre et celle que nous vivons aujourd’hui ; pourtant, il y a plus de différences profondes que de similitudes. Il y a une certaine indécence à parler de guerre au regard de ce qui s’est passé hier au Liban et qui se passe aujourd’hui en Syrie, au Yemen ou encore dans certaines zones d’Afrique. Aussi tragique que soit la situation des hôpitaux dépassés par l’afflux des malades touchés par le virus, cela n’a pas grand chose à voir avec les tranchées de la guerre de 14 ou les bombardements de la seconde guerre mondiale. Les personnels soignants, dans leur ensemble, payent certes un très lourd tribu à la propagation du virus, mais cela suffit-il d’évoquer un « premier front » pour analyser la situation ? L’expérience existentielle vécue aujourd’hui autorise-t-elle de parler de guerre ? La métaphore est plus que trompeuse.

La métaphore n’est pas un ornement imaginatif ou rhétorique. Elle est chargée, comme nous le montre la philosophie, d’exprimer une idée, de représenter le contenu d’une pensée. La métaphore est le transport à une chose d’un nom qui en désigne une autre. Pour les grecs, « bien métaphoriser, c’est bien voir le semblable ». Si la métaphore permet de bien penser, elle peut aussi s’user comme la face d’une pièce de monnaie qui a trop servi. Elle n’apporte alors plus aucune valeur pour comprendre le phénomène auquel elle s’applique. Comme l’écrit, dans un article du journal Le Monde, du 25-26 mars, la philosophe Claire Maurin : « Penser les maladies sur le modèle de la guerre c’est se méprendre sur l’essence du vivant ».

Pour Bruno Latour : « la crise sanitaire est enchâssée dans ce qui n’est pas une crise – toujours passagère – mais une mutation écologique durable et irréversible ». Et aujourd’hui, ce qui est à l’ordre du jour est de comprendre les liens entre les pandémies comme celles que nous vivons et le dérèglement climatique.

La déclaration de guerre énoncée par Macron ne vaut que par sa dimension performatrice : moyen de communication et de mobilisation. Malheureusement, elle ne s’accompagnait pas des moyens sanitaires supplémentaires pour lutter contre le virus. Elle avait, il est vrai, une vertu essentielle : éclairer la population sur la gravité de la situation et l’inciter à se protéger en restant chez soi. En revanche, elle ne permettait pas de penser le phénomène de pandémie en fonction du contexte économique et social qui avait facilité la propagation du  virus.

En l’occurrence, parler de guerre avait aussi pour effet de cacher qu’une des causes du nombre considérable de décès résidait dans la pénurie de matériel, dans la désorganisation des soins et du retard apporté par les pouvoirs publics à reconnaître que la transmission du virus pouvait être limitée par le port de masques. Il est vrai qu’ils n’étaient pas disponibles, en particulier pour les personnels et les résidents des Ehpad.

L’usage de la métaphore n’aurait-il eu qu’une valeur tactique : ne relèverait-il que d’une opération de communication ?

Les petites lumières contre l’illusion du progrès et l’usurpations du pouvoir des z’importants (2)

Tous les jours, dans la rubrique des tribunes libres de la presse ou sur la toile, se faufilent des brins d’herbes qui fleurissent entre les lourds pavés de l’information médiatique. Ces paroles singulières, ces images drôles ou non, ces textes courts que nous adressent nos proches confinés, — proches en jugement et en sensibilité — jouent un rôle de prophylaxie vis-à-vis des discours autorisés des z’importants qui, faute de gouverner, nous administrent et nous endorment.


Quel est le con qui s’est dé-confiné pour écrire ce slogan débile ?

Chut, ne dites pas que c’est moi : je suis juste allé faire un tour de jogging

L’état d’impuissance des grandes institutions politique européennes et mondiales — Etats-Unis, U.E. et autres G.5, G.7, G.9, G.20… — devient de plus en plus manifeste avec l’apparition du corona virus (typographe, stp, pas de majuscule pour nommer ce con de virus).

.Avec leurs pauvres métaphores qui nous empêchent de penser : « c’est la guerre ! » ou encore leurs slogans prometteurs : « il y aura un avant et un après le corona virus », les gouvernants s’évertuent à nous faire croire qu’ils vont maîtriser la situation qu’ils n’avaient pas anticipée et qu’ils sauront, demain, s’opposer au dérèglement du fonctionnement du monde social et politique qu’ils ont laissé filé pour leurs intérêts à court terme.

Malgré les appels et mises en garde de la société civile et des milieux scientifiques le réchauffement climatique, n’a pas décéléré sa progression. Au contraire. L’ignorance arrogante des gouvernants a engendré leur l’impuissance. On a vu se développer dans la catégorie des dirigeants politiques un nouveau type de comportement celui des clowns tragiques, comme Bolsonaro, Trump et autres Orban.


Orban confiné dans l’isoloir, reste un con fini

Délicat et confiné dans la connerie même en dehors de l’isoloir
Rien à dire : tout est dit dans l’image

Le philosophe polonais Leszek Kolakowski, avait mis en évidence l’opposition « entre les prêtres et le pitres ». Les « prêtres » qu’ils soient les serviteurs d’une foi divine ou d’une foi idéologique ont montré où les conduisait leur croyance lorsqu’elle devient outil de pouvoir. Les pitres, eux, sont souvent leurs bouffons ou leurs chargés de communication qu’ils soient leurs laudateurs ou leurs experts auto-désignés. La pandémie a généré un autre type dans les milieux politiques : celle des clowns tragiques qui combinent les deux formes.

L’aveuglement d’un grand nombre de dirigeants politiques ou économiques a ignoré l’incertitude résultant de l’accélération du temps et du développement des risques d’une société obnubilée par le rendement, la croissance à tout prix. L’apologie du progrès a été posée comme un horizon d’attente susceptible de régler aussi bien la question des inégalités. Comme si le progrès technique conduisait irrésistiblement au progrès social et éthique.
Un regard myope sur l’expérience du XXe siècle valide le fait, sans autre forme de procès, que la technicisation de la science a permis le développement économique et la croissance. Affirmation indiscutable mais partielle. Affirmation qui pense le monde sous la modalité du mesurable, de l’évaluable, de l’équivalence généralisée.

Le discours de la promesse projette les solutions dans le temps court de la technique et ignore le temps long du culturel. L’avenir serait ainsi figuré par l’idée du progressisme. Celui-ci « croit que le progrès scientifique et l’innovation technologiques sont toujours facteurs de bien-être pour le plus grand nombre, et parfois l’occasion de remettre en cause les rentes héritées du passé ». C’est en tout cas ce qu’énonce, de manière quelque peu ingénue, le manifeste des Gracques, rédigé, dans ce début du XXIe siècle, par d’anciens conseillers des différents Présidents de la République, Premier Ministres ou Ministres des Finances socialistes, partisans d’une gauche moderne (http://www.lesgracques.fr/manifeste).

J’ai abordé ces question des rapports entre science, technique et dans un livre, Pour des Humanités contemporaines, en 2013, aux Pug.

Il est dommage que ces bons esprits – formés pour la majorité d’entre eux dans ces Grandes écoles qui privilégient le management, la performance, l’évaluation quantitative… – n’aient pas connu, ou retenu, ce qu’écrivait un de nos plus grands écrivains, agrégé d’histoire et de géographie, Julien Gracq. Celui-ci prévoyait, en 1947, autant dire à une autre époque, qu’après l’emprise tyrannique des milieux naturels, une nouvelle fatalité allait s’imposer à nous : celle d’une « évolution technique accélérée et au sens propre catastrophique ». Entre la (pré)voyance, qui doit beaucoup à la culture, et la croyance qui se fonde sur la vérité du calcul, peut-être faut-il aujourd’hui être plus sensible au doute du poète qu’à l’optimisme de l’ingénieur.

Comme le notait Kafka :
« Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà produit. Cela ne serait pas une croyance »
Le dérèglement climatique signalé depuis une vingtaine d’années et le dérèglement viral qui représente une catastrophe humanitaire, sans avoir une même cause, témoignent d’une même myopie. (cf. article de Bruno Latour, Le crise sanitaire incite à se préparer à la mutation climatique, Le Monde du 26 mars.

Je souhaite traiter les questions de la nature de la crise sanitaire — guerre ? catastrophe ? crise ? — dans la troisième chronique. Il s’agit moins d’une question de vocabulaire que de pensée du phénomène.

Chroniques de la face claire du confinement, et du bénéfice secondaire qu’il peut procurer (1)


1. Pourquoi ces chroniques, et pour qui ?

Avant l’injonction de confinement par les autorités sanitaires, je m’étais résolu à rester chez moi. Et cette décision ne relevait pas seulement d’un principe de précaution que je m’imposais à moi-même. Il y avait, pour moi, une urgence.

Une sage précaution. Pour moi, une exigence

Avec la pandémie qui semblait frapper les personnes de manière aléatoire, il fallait me concentrer sur l’essentiel. Et, cet essentiel était de l’ordre du récit familial qui n’avait pu se dire ni se transmettre. Il n’y avait plus personne, pour porter un témoignage. 

Faire-part de mariage entre Isaac Kon et Hélène Kanercukier (nov. 1934)

Mes parents étaient arrivés de Pologne en France, où ils s’étaient connus, cinq ans avant la déclaration de guerre.  J’étais né un peu après la “Nuit de cristal », à Berlin, et après les accords de Munich (oct. 1938) signés entre les  gouvernements français et britannique, le régime fasciste italien de Mussolini et le régime nazi. « Un lâche soulagement », avait formulé Daladier, le chef du gouvernement français de l’époque.  

Les signataires des accords

Soulagement qui avait duré une petite année, avant que les armées allemandes n’envahissent la France, en 1939, et que s’en suivent la “drôle de guerre ”et la capitulation.  

Je ne sais pas si mes parents avaient été soulagés par ces informations, je ne crois pas.

Je ne me rends compte qu’aujourd’hui quelle devait être l’angoisse permanente de mes parents arrivés en 1933 dans un pays dont ils ne connaissaient pas la langue mais qui les changeaient, sans aucun doute, de l’antisémitisme organique de la Pologne qu’ils avaient quittée pour des raisons, à mon sens plus politiques qu’économiques. Un proverbe yiddish de l’époque ne formulait-il pas leur espoir d’une vie meilleure : Heureux comme un juif en France.

Je n’ai pas connu mes grands parents. Le confinement tombait bien, si l’on peut dire. Il allait me donner l’occasion de ranger les quelques photos seuls témoignages de la vie de mes parents et de leurs frères et sœurs avant la guerre. 

            Mes parents avaient eu la bonne idée de quitter Paris, en 1942, avant la rafle du Vel d’Hiv et après l’arrestation par la police française du frère de mon oncle Jacob (Janek), envoyé au camp de Drancy, plaque tournante de la politique de déportation des juifs vers Auschwitz.

  

Le camp d’internement de Drancy en 1942
Au centre de la photo, derrière le jeu d’échecs, mon oncle Jacob (Janek, pour son prénom polonais) avait été arrêté par les gendarmes français et déporté dans les premiers convois de Juillet 1942.

J’imagine que c’est moins le sens politique de mes parents qui les avait conduit à quitter Paris, à la fin de l’année 41 ou au début 42, que leur caractère pessimiste. (les optimistes étaient restés à Paris ou à Berlin, et ils avaient été déportés).

Ma grand-mère paternelle, Sura Kon, déportée en mars 43

C’est ce trait de caractère qui leur a permis de sauver leur vie. Ils m’avaient laissé auprès d’un jeune couple sans enfant, Monsieur et Madame Pouvrot, à Niort, qui m’avaient prodigué une attention et une tendresse qui, je crois, m’a laissé une empreinte profonde.

Mon père et ma père aux temps heureux avant les accords et avant la guerre

Jojo avec madame Pouvrot et avec Monsieur Pouvrot. La mauvaise qualité de la photo n’a de justification qu’historique

Mes parents étaient revenus me chercher un peu plus tard, je ne sais pas exactement à quelle date, au début 1943 certainement, et nous avons traversé ensemble la ligne de démarcation qui séparait la France occupée et la zone dite “libre” fixée après l’armistice du 22 juin 1940.

Je me souviens qu’au moment du passage de la ligne, au petit matin, guidé par un passeur, mon père qui me portait sur ses épaules, m’avait dit : Jojo, il ne faut pas pleurer, les gendarmes risquent de nous entendre. J’étais un gamin peu contrariant et pas du tout rebelle. Petite notation pour égayer le récit : je n’ai pas changé, sinon que je ne suis plus un gamin, enfin, bon ça se discute, mais là n’est pas la question.

Toujours est-il qu’après avoir passé la ligne, le jour venait de se lever, mon père m’a dit : Bon Jojo, si tu veux tu peux pleurer. Et comme je l’ai dit plus haut, je n’étais pas contrariant. J’ai obéi.

Ces photos éparpillées dans des enveloppes de papier kraft un peu jauni, m’avaient suivi, pendant plus de cinquante ans dans tous mes déménagements, une bonne trentaine, histoire de montrer que j’étais dans la filiation diasporique (un juif errant ?), comme si elles attendaient le moment où elles trouveraient enfin une place. Leur place dans un récit. 

C’était le moment, ou jamais, pour raconter à ma fille Hélène, qui ils étaient.

Elle n’avait pas connu ma mère et elle était une petite fille de trois ans, lorsque mon père est parti après une vie bien remplie.

Trouverais-je plus tard l’impulsion pour tisser le petit fil conducteur qui permettrait à mes petites filles de s’y retrouver lorsqu’elles seraient plus grandes ? C’est dans ce sentiment d’urgence que résidait ma motivation.

Début mars 2020 : mes deux petites filles : Hanna et Alice

            Ce besoin à usage privé, ce viatique que je voulais me constituer, m’avait conduit à faire le point sur les journées que je vivais, jour après jour, comme chacun d’entre nous. Et le besoin d’écrire des chroniques, au-delà de l’usage privé, s’est imposé. En quelque sorte, cette écriture allait représenter le bénéfice secondaire de la période de confinement dont personne ne savait quand elle allait se terminer. Je souhaitais aussi, avec ces chroniques, donner une visibilité aux lucioles qui venaient scintiller dans mon confinement. Ces lumières étaient diffuses. Elles émergeaient de mes expériences constitutives de mon histoire personnelle et de mes lectures. Il y avait comme un sentiment d’urgence à les fixer dans l’écrit. Je voulais aussi faire résonner ces bribes de sentiments et d’émotions avec des courts textes poétiques d’auteurs qui me revenaient en mémoire. 

            Un texte de Franz Kafka, «Le prochain village » Dans la colonie pénitentiaire et autres nouvelles, avait émergé pour illustrer cette première chronique :

            Mon grand père avait coutume de dire : «  la vie est étonnement courte. Maintenant, dans mon souvenir, elle se ramasse pour moi tellement que, par exemple, je conçois à peine comment quelqu’un de jeune peut se résoudre à partir à cheval pour le prochain village sans redouter que déjà — sans parler de hasards malheureux — le temps d’une vie ordinaire, au cours heureux, ne suffise pas, de loin, pour une telle course.


Je voulais avoir le temps de terminer ma course

« Le siècle vert » :Un nouveau paradigme pour la culture ?

Ces soixante dernières années, les différentes conceptions de l’action culturelle de l’État et, par la suite des collectivités territoriales, ont été déterminées selon un même paradigme : celui de la coupure Nature/culture. Le dernier livre de Régis Debray se livre à une critique brillante, narquoise et désabusée de cette question. 

Le siècle vert, Un changement de civilisation, Tracts Gallimard, 2020

Peinture murale, Régis Debray en peinture murale. (CC BY 2.0 Thierry Ehrmann puibliée sur le site, Usbeketrica. Com 

La nature serait ce qui ne dépend pas de nous, alors que l’acceptation la plus générale de la culture, celle de l’anthropologie, fait de cette dernière une totalité où entrent les usages des biens de consommation, les chartres des groupements sociaux, les idées et les arts, les croyances et les coutumes, etc.  La culture serait ce qui est pourvu de sens, dans les deux acceptions du mot : relation entre le mot et la chose et relation sociale.

Le texte de Régis Debray, mince en volume, profond en analyse, et d’un optimisme raisonnés’acquitte allègrement de cette injonction. Son propos le rend proche de la génération qui alerte les responsables politiques sur les dangers que le dérèglement climatique fait peser sur l’avenir de la condition humaine. Sa réflexion permet d’ouvrir un débat sur la place que pourrait occuper le phénomène culturel dans le changement de civilisation qu’il appelle de ses vœux.

Cette opposition est trop large pour être opératoire sur le plan de l’analyse des pratiques et des productions culturelles. Aujourd’hui, la prise de conscience du processus de dérèglement climatique, largement produit par l’action de l’homme sur son environnement, conduit à réévaluer la coupure nature/culture. « Chaque génération doit prendre parti » affirme George Steiner dans l’article, « Vers une culture plus humaine », premier chapitre de son livre Langage et silence.

Avant d’examiner comment sa réflexion peut éclairer l’avènement d’une politique culturelle, inscrite dans ce changement de civilisation, je voudrais signaler deux remarques essentielles relatives à l’insuffisance de l’opposition binaire nature/culture.

Suturer la coupure 

Nature et culture : une fausse opposition

La première remarque se rapporte à la question de savoir ce que signifie être “moderne”.

Bruno Latour dans son essai d’anthropologie symétrique, Nous n’avons jamais été modernes, voit dans cette qualité de « moderne » la capacité à séparer deux types de pratiques : d’une part, celles qui concernent la connaissance du monde de la nature, et qui se construisent à partir de disciplines scientifiques distinctes ; d’autre part, celles qui s’intéressent aux relations interpersonnelles dans un cadre social déterminé ».

Modernes, ceux qui continuent de croire aux promesses des sciences ou à celles de l’émancipation. Ou encore aux deux. Et ce serait là le comble de la modernité.
L’hypothèse de Latour est que notre société dite “moderne” n’a jamais fonctionné conformément à la coupure qui fonde sa représentation du monde. En réalité, la modernité s’est imposée par des pratiques de naturalisation des faits, de leur socialisation et, enfin, de déconstruction. Selon Latour : « Pas un élément du monde qui ne soit à la fois réel, social et narré ».

Alors que la séparation entre nature et culture s’efface progressivement, ne faut-il pas rompre avec les politiques culturelles qui se sont succédé, en France, et qui ont partagé ce même paradigme de la séparation ? Ces politiques n’ont jamais considéré que l’action culturelle publique était susceptible de jouer une fonction de chaînon articulant des domaines d’activités segmentés.
Hier, Jean-Jacques Rousseau avait considéré « qu’un mécanisme de rupture, tragique mais nécessaire et porteur de progrès, est inscrit dans les origines du corps politique : c’est la scission de l’homme et de la nature ».

Aujourd’hui, Debray en appelle à un changement de civilisation ; ce qui implique la prise de conscience de la continuité du tissu qui englobe notre présence dans le monde humain de la finitude.
Debray, en philosophe qu’il n’a cessé d’être, est attentif à son temps. Il ne se contente pas de donner un écho à la protestation d’une jeunesse qui s’inquiète de son avenir ; il hausse le ton, le modère par une ironie sceptique, inscrit sa pensée dans un temps long et indique les moyens d’inverser le processus dans l’attente d’une nouvelle civilisation. Son propos ne ressort pas du catastrophisme, serait-il éclairé. Au contraire. Il relèverait d’un optimisme raisonné, du moins d’une confiance dans les forces de la vie. Il résonne ainsi avec les vers d’Hölderlin qui concluaient une conférence de Heidegger sur la question de la technique :

Mais, là où il y a danger, là aussi i

Croît ce qui sauve

La faute à Faust

Debray plante la poutre maitresse de son texte dès le titre du premier paragraphe intitulé, « La faute à Faust ». Il énonce le manquement à l’éthique du personnage de Faust, dans la pièce éponyme de Goethe, qui passe un pacte avec le diable Le mythe faustien se caractérise par la volonté de prendre possession de la nature ; il illustre la négation du rôle de l’homme et occulte la permanence de son Être qui réside dans un rapport juste avec la nature. « Ce que Faust, en somme, avait oublié, et nous avec lui, c’est que l’homme est partie intégrante, et non surplombante de la nature.»

Cette faute est celle d’une raison hémiplégique oublieuse de la raison sensible. Elle s’est perpétuée durant les siècles et c’est elle qui a constitué notre modernité.
Dans un ouvrage qui date de 1987, Faust et le Maharal de Prague. Le mythe et le réel, André Neher montre comment le mythe faustien, tout comme celui du Golem, qui apparaît à la même époque, à l’apogée de la renaissance, vers 1580, sont des mythes jeunes.

Statue du Maharal à Prague

Le Golem dont la création est attribuée à Rabbi Juda Lœb dit le Maharal, est un automate doué d’un pouvoir actif qui protège la communauté juive de Prague.

Maharal et Golem Les images sont publiées sur le site http://lieuxsacres.canalblog.com/archives/2017/01/04/34765540.html

Sur son front sont gravées les trois lettres hébraïques : aleph (A), mem (M), taw (T) qui forment le mot emet (vérité). Son créateur utilise le pouvoir du Golem durant les six jours de la semaine ; le septième, il efface la lettre aleph. Ne restent alors que les deux lettres T et W qui forment le mot TaW (mort).

Et le Golem redevient poussière.

Norbert Wiener dans son livre Cybernetics établit une relation entre le Golem et la discipline qu’il invente, la cybernétique ; celle-ci a entraîné notre époque postmoderne dans le tourbillon des inventions scientifiques et techniques : la fission de l’atome, le radar, l’automation, l’ordinateur…

            Debray ne cherche pas à réparer la faute par un prêche moralisateur. Il l’éclaire par un discours philosophique et un point de vue politique. Ce qui peut engager la nouvelle civilisation réside dans la reconsidération des rapports entre l’Esprit de l’homme et la nature. Le dépassement de l’opposition duelle implique de redonner un sens à la culture — aux multiples concrétisations de l’esprit humain. L’avènement d’une nouvelle civilisation doit être éclairé, dans son cheminement, par les multiples lumières, les lucioles, qui avaient le pouvoir d’éclairer notre vie quotidienne. L’enjeu est de de développer une écologie des relations.

Dans un article célèbre, « La disparition des lucioles » qui date de 1975, Pasolini, attribue la responsabilité de ce phénomène à la pollution de l’eau et de l’air.… cf.https://forumdeslucioles.wixsite.com/lucioles

Pasolini par Ernest Pignon-Ernest Exposition Ecce Homo (Avignon)

            Pour citer encore une fois Hölderlin, comme le fait Heidegger à la fin de son texte sur la question de la technique. Il faudrait que « l’homme habite en poète sur cette terre »

Si comme le pensait  Henry James : « C’est l’art qui fait la vie. Je ne connais aucun substitut d’aucune sorte à la force et à la beauté de son processus », alors il appartient à l’art de donner un sens et un forme à cette civilisation nouvelle. À deux conditions. D’une part, permettre que les pratiques artistiques soient ouvertes à tous et comprendre qu’elles sont les voies d’accès à la compréhension de l’art. D’autre part, admettre, comme l’affirmait Jean Dubuffet, que : 

L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a fait pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle.