D’une Marianne, l’autre

D’une Marianne, l’autre…

Si les Caprices de Marianne résonne dans notre sensibilité, si la difficulté de vivre du héros romantique prend un sens pour le spectateur des années 90, c’est sans aucun doute à la mise en scène qu’on le doit. Non pas qu’elle actualise le texte. Il s’agit d’une métamorphose bien plus profonde. Le spectacle monté et joué par Lambert Wilson évoque une tradition en la traitant à partir d’une expérience présente. La mise en scène joue pleinement son rôle : elle transforme un texte du passé en relations interpersonnelles en action. L’instance du présent, partagée entre les artisans du spectacle et le spectateur, traitée avec le moyens de la scène, s’empare des thèmes évoqués par Musset et leur donne une teneur de réalité.

Au désarroi lucide, à l’impatience impuissante, à l’exigence excessive de la jeunesse qui d’une certaine manière est intemporelle, s’oppose la légitimité du réel institué. « Les jeunes sont jeunes et n’ont pas toute la prudence qu’il faudrait pour ne rien faire que de raisonnable » » faisait dire Molière à Scapin. Cette tautologie ne fait que rendre compte de la force de la vie qui trouve en face d’elle les formes datées de la raison et du pouvoir. Hier, en 1958, dans la mise en scène de Vilar, le comportement des pères qui a fait son temps était ridicule. Aujourd’hui, dans celle de Lambert Wilson, il est dangereux. D’une Marianne, l’autre…

L’ennui, cette attente sans objet, cette « humeur farouche » dont parle Baudelaire, est celui d’une génération romantique qui jalouse ses pères. George Steiner voit dans ces anti-héros des « dandys dévorés de nostalgie évoluant dans le monde de Stendhal, de Musset, de Byron, de Pouchkine, arpentant la cité bourgeoise comme des condottieri au chômage » [1]. Dans la France des années 90, la cité bourgeoise ne résonne plus des espoirs de révolution, d’émancipation ou de changement. La fête a un goût amer, la musique qui la rythme est désaccordée, la possession des plaisirs se dissimule derrière de larges grilles et se protège de l’ennui vengeur des jeunes gens. Quoi de plus désespéré que cet élan vital sans perspective, cette agitation incessante, cette fébrilité sans objet de Cœlio ? Comme si ce mouvement perpétuel n’avait pour fonction que d’évacuer l’angoisse de l’impuissance. L’intelligence du jeu des acteurs et de la direction qu’en donne la mise en scène est de nous donner à voir avec les yeux d’aujourd’hui ce qui s’oppose au désir d’une génération. Et si Octave s’empare de la quête sans espoir de Cœlio, c’est moins pour s’en faire le médiateur que pour se trouver lui aussi une raison de vivre, ou de mourir.

De la mise en scène de Vilar à celle de Lambert Wilson, la figure du héros n’a guère changé, elle offre toujours le même double visage : celui de l’exaltation et du spleen, de la fureur de vivre et de la difficulté d’aimer. Le couple Gérard Philippe/Roger Molien trouve ici son double dans celui de Lambert Wilson/Fabrice Michel. Eternelle jeunesse. «  La barque de l’amour s’est brisée contre la vie courante » écrivait Maïakovski pour annoncer son suicide.  Ce qui change, ce sont les forces de conservation et de mort. La vie courante est passée, elle ne charrie ni les mêmes espoirs, ni les mêmes usurpateurs. Claudio n’est plus un Barbon ridicule mais un possèdant qui tient à son bien et le fait savoir. D’une génération l’autre… D’une Marianne, l’autre… Les serviteurs du pouvoir ne sont pas des spadassins ou des demi-soldes, comme dans la mise en scène de Vilar, mais des assistants intermédiaires entre le conseiller technique et l’homme de main.

Pourtant un spectacle ne vaut pas comme commentaire ou paraphrase mais comme ouverture. Celle que nous permet la mise en scène de Lambert Wilson est de redonner force à l’amour. Dans la si belle scène entre Anouk Ferjac (Hermia) et Fabrice Michel (Cœlio), renaissent par delà les générations les amours enfouies ou méconnues : celle de la mère pour le fils, du prétendant refusé ou de l’amant accepté, de celui qui meurt pour celle qui vit. « Lili, aime-moi » écrivait Maïakovski avant de mourir.

Marianne, aime-moi ! Chaque génération reconnaît son désir et apprend à le formuler à travers l’imaginaire de sa propre histoire. Lambert Wilson nous aide à produire notre imaginaire.

Avril 1998

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Les Caprices de Marianne, d’Alfred Musset

Mise en scène: Lambert Wilson

Théâtre des Bouffes du Nord, 1994


[1] G. Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue, Notes pour une redifinition de la culture, Gallimard, folio/essais, p. 29

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