Last exile on Williamsburg bridge

A peine arrivé le matin à New York par le Greyhound venant de Montréal, j’avais voulu, comme à mon habitude, sacrifier à un rite personnel. “Comme à mon habitude”, est peut-être too much, cela ne faisait que la troisième fois. En 6 ans. Mais n’empêche, je faisais preuve de constance et de fidélité.

0bbcbbea6b74b8afb19f036a5f0b31951large

De mon hôtel minable, au fin fond de Brooklyn,

au bout du bout , mais à Brooklyn , tout de même,

je m’étais rendu directement à Williamsburg.

Je n’avais pas de temps à perdre. Après avoir tourné sous une petite pluie fine et constante, perdu comme une âme en peine, je m’étais retrouvé au coin de Bedford avenue et de Division avenue. La pluie s’était brusquement arrêtée. Un timide soleil projetait un tout aussi discret arc-en-ciel, sur la chaussée. J’avais accosté, sinon sur la terre promise, du moins à bon port.

Ce que cherchais était là, à mes pieds : le quartier des juifs orthodoxes.

Rabi près du poteaujpeg

images - copie

Et, planté sur ce trottoir, au beau milieu du spectre coloré, j’en avais croisés de tout poil, et ce n’est pas une métaphore désobligeante. Tous portaient une redingote noire, plus ou moins lustrée ou brillante, de satin ou de laine peignée et étaient dotés d’une barbe fournie du noir ébène au blanc neigeux, en passant par les mille nuances du gris dont ils devaient ignorer la référence récente. Si tous étaient coiffés de couvre-chefs, les plus modestes — ou les moins pieux ? — se contentaient de chapeaux de feutre noir communs à toutes les congrégations qu’elles soient professionnelles, mafieuses, ou religieuses.

Jewis_ortodoxe_shtreimel

Les plus démonstratifs portaient un chapeau rond de fourrure

       aux larges bords qui leur conféraient une allure majestueuse.

Pour que leur couvre-chef, le shtreimel, se tienne en équilibre,

et quel que soit, par ailleurs, leur âge ou leur embonpoint, ils marchaient hauts et fiers, comme pour être en contact le plus direct avec le Très haut.

Stremeljpeg

photo du blog de Mamika 770 Loubavitch of Brooklyn

plus près de Toi

Blog de mamika

De tout poils donc.

Des, en quête d’un signe qui leur serait directement adressé. D’autres, qui auraient fait confiance aux techniques modernes pour établir le contact.Allo rabbi

Des solitaires soucieux, au teint pâle, sacs de plastique remplis à ras bords balançant aux bras.  Pour en juger au poids de ce  qui les tirait vers l’avant et vers le bas, ils devaient avoir une volée d’héritiers et d’héritières.

Même si seuls les premiers seuls comptaient pour transmettre la tradition, il fallait bien nourrir également les secondes.

Des, qui allaient par deux et qui semblaient poursuivre une discussion talmudique, à moins qu’ils n’évoquaient le taux des diamants bruts que leurs cousins d’Anvers leur envoyaient taillés pour les vendre sur la 5eme avenue.

ultraortodoxes_satmar_a_brooklyn

And at last but non least – je n’oublie pas que tout cela se passe en Amérique du Nord -, les plus singuliers exhibaient des hauts de chausse qui mettaient en évidence leur bas de soie blanche, comme ceux qu’on peut voir dans les pièces de Molière, lorsqu’elles sont jouées en costume traditionnel. Il est vrai que ce n’est pas exactement la même tradition.

A chaque fois, j’avais accéléré le pas pour tenter de surprendre quelques mots de yiddish, histoire de retrouver ma mamé loch’n  (langue maternelle en yiddish).

Ils étaient malins et exclusifs. Dès que je m’approchais à une distance où je risquais de pénétrer dans leur sphère de dialogue, ils baissaient la voix ou devenaient silencieux. Ils n’avaient certainement pas envie de connaître mon avis sur le point de la michna qu’ils étaient en train d’interpréter ou peut-être plus prosaïquement, ils ne tenaient pas à ce que je sache où en étaient les cours du diamant. J’avais croisé des petits groupes de préadolescents qui se chamaillaient avec beaucoup de décence, comme si leurs “papillotes” les tiraient prématurément vers la vie d’adulte. Life is not a picnic comme le dit le titre du spectacle de mon ami David Bursztein qui aurait été aussi heureux que moi de voir préservées, malgré tout, leurs joies d’enfant. Occupés à poursuivre un ballon qui semblait n’en faire qu’à sa tête et qui défiait toutes les lois de cinétique mondaine, ils m’avaient contourné sans me voir. Peut-être leur course endiablée répondait-elle à la mécanique céleste. Tout comptes faits, le terme “endiablé” me semble mal venu, je ne voudrais pas qu’il leur porte le mauvais œil. Toujours est-il qu’ils disparurent de ma vue, comme par miracle, en un clin d’œil.

J’avais alors été dépassé par un homme d’une quarante année, de haute taille, le visage anguleux, pour ce que j’avais pu en deviner, la chevelure noire de geai, large d’épaules, la taille fine et la démarche souple et décidée. Je l’avais suivi. On aurait pu le prendre pour un acteur de cinéma sortant de la salle de maquillage pour rejoindre le plateau de tournage d’un film, comme par exemple, « le rabbi miraculeux ». J’avais voulu venir à sa hauteur pour croiser son regard et voir à quoi il ressemblait. Entreprise audacieuse. J’avais accéléré mon pas ; il semblait ne pas avoir modifié le sien. Notre écart s’était pourtant accru. Il avait brusquement tourné au coin de la rue et je l’avais vu, cent mètres plus loin, pénétrer par la petite porte d’une maison de brique rouge, surmontée d’une inscription en Hébreu. Il avait laissé la porte entrebâillée comme pour m’inviter à entrer. Je n’avais pas osé le suivre. Peut-être la peur d’être embarqué dans une aventure mystique pour laquelle je ne me sentais pas encore assez préparé. Je n’avais même pas pu déchiffrer l’inscription en Hébreu, malgré mon heure d’hébreu hebdomadaire, l’année qui avait précédé mon voyage en Israël. J’avais juste pu déchiffrer le mot Dèlèt, la porte. Décidément je n’étais pas prêt pour la franchir.

Il ne me restait plus qu’à passer à l’épreuve pour laquelle je m’étais entraîné : traverser l’East river, en courant, pour rejoindre Manhattan, par le pont de Williamsburg.

Jogging sue W.Bridge

ortho sur le pont

J’avais à peine eu le temps de m’émerveiller à la vision des gratte-ciel qu’un murmure bruyant comme un essaim d’abeilles se rapprochait de moi. Des jeunes étudiants, la barbe déjà abondamment fournie, les papillotes flottant au vent, la chemise dépassant sous le veston noir m’avaient débordé sans vergogne, tout en continuant leur discussion à plusieurs voix simultanées. Le pas rapide, comme s’ils se rendaient collectivement à un rendez-vous qu’il ne fallait pas manquer.

J’avais tenté d’accélérer l’allure pour rester à leur niveau, je n’y étais pas arrivé. Question de sac balançant sur mon dos, de génération, peut-être de motivation … ? Ma promenade qui s’était voulue touristique s’était transformée en processus d’exclusion. Durant les deux kilomètres de traversée, j’avais ainsi été rattrapé, ignoré, dépassé, par des petites cohortes successives de jeunes gens, parfois précédé d’un adulte à barbe blanche ou grise qui semblait n’avoir aucun mal à trottiner à leur allure.

à la quieeue leu leu

A la sortie du pont de Williamsburg, un petit groupe attendait le feu vert pour traverser Delancey street . L’adulte qui les précédait avait levé le bras ; les voitures s’étaient arrêtées sans toutefois se retirer ou reculer. N’est pas Moïse qui veut. Leur emboîtant le pas — ne faisais-je pas partie du même peuple qu’eux ? —, je m’étais alors senti autorisé à leur demander ce que je ne n’avais pu faire avec les autres. Dans un anglais métissé de yiddish, j’avais baragouiné: « Are you going to the Schoule ». Je ne savais dire le mot de synagogue qu’en yiddish ou en français. Continuant leur traversée vers je ne sais quelle terre promise, aucun d’eux ne m’avait répondu, peut-être ne m’avaient-ils simplement pas entendu. Le plus jeune d’entre eux avait pourtant ralenti le pas, il m’avait toisé avec étonnement, des pieds à la tête, et peut-être attendri par mon souffle court, il m’avait répondu, avec l’accent de Sarcelles : «Il y en a encore pour une heure de marche». Il avait repris la sienne et rejoint les autres. Je m’étais retrouvé seul. Pas pour longtemps. J’avais alors été interpellé par un homme d’un certain âge, tout aussi essoufflé que moi qui lui aussi semblait avoir perdu son groupe. De longues jambes qui semblaient mal coordonnées, un long buste qui le portait en avant, alors que sa tête brinquebalante coiffée d’un chapeau sans âge, semblait vouloir, malgré tout, regarder devant soi. Il m’avait fixé un court moment. Je lui avais inspiré confiance. Semblant reconnaître en moi un égaré comme lui, il m’avait demandé dans un anglais approximatif à l’accent pied noir: « You know where is Bowery avenue ? ». Je l’avais parfaitement compris mais j’avais été incapable de lui répondre, ne sachant, pas plus que lui, où se trouvait cette avenue. Sans attendre, il avait repris sa course. J’avais renoncé à la mienne.

Je m’étais retrouvé, sans le vouloir on the Bowery avenue, qui coupait, un bloc plus loin, l’avenue où je venais de perdre ma dernière rencontre, le seul qui avait bien voulu m’adresser la parole. J’avais encore été rattrapé, à l’arrache, par un dernier groupe qui m’avait dépassé, un jeune homme agitait fièrement un drapeau où était inscrit en anglais Messiah, avec un graphisme qui imitait les caractères hébraïques. Les mécréants comme moi, pouvait alors comprendre ce qui mobilisait leur course sur Manhattan. Mais pourquoi aller l’attendre sur cette avenue qui n’avait rien de sacrée ? Le Messie ne sera-t-il pas partout chez lui lorsqu’il viendra ; alors pourquoi pas on the Bowery ? Ce fut ma dernière pensée interprétative de la soirée.

Il ne me restait plus qu’à trouver un endroit pour me restaurer, maintenant que mes préoccupations ethno-religieuses étaient provisoirement calmées. Je m’étais retrouvé chez Katz’Deli, tout proche, un delicatessen, paraît-il célèbre et renommé.

Katz facade

Célèbre du fait que cette immense cantine avait servi de décor à la scène de « Quand Harry rencontre Sally ». Renommé, certainement pas pour la qualité des énormes sandwichs au pastrami qui faisaient sa douteuse réputation. J’avais sacrifié à ce rituel où rien n’était yiddischisant, ni les serveurs noirs ou hispaniques, ni la clientèle bigarrée.

Katz salle

Je devais être le dernier juif présent dans cette usine à bouffe, à la recherche d’un passé disparu. Je restais pourtant embarrassé par  une question simple   : où courraient-ils tous, eux qui n’avaient pas voulu  me le dire ?

Il ne me restait plus qu’à retourner au bout du bout de Brooklyn. En métro, cette fois-ci. C’est alors que me revint l’image de la pancarte qui surmontait le voie piétonne du pont de Williamsburg :  

Oy Vey

 Oy vey!  yiddish, intraduisible. Se dit à chaque fois qu'un désagrément se présente : 
pour s'en plaindre, le conjurer ou encore l'éviter, ce serait le mieux. Et D. sait 
combien les désagréments font partie de la condition humaine.

Où courrais-je donc ?

J’aurais mieux fait de me poser à moi-même la question que je n’avais su leur poser. Fallait-il que dans chaque ville que je visite, Prague, Cracovie , Londres, Jérusalem, Montréal…, je me rende dans le quartier où quelques silhouettes à peine croisées, aussi vite disparues, auraient pu me dire d’où je venais…?

Ne valait-il pas mieux que j’interroge les Rabbis si expressifs de mon ami de Montréal, Claude Hazanavicius ? Personnages dont on ne distinguait guère les traits du visage mais qui portaient le témoignage de l’humaine condition.  Oy vey ! Personnages qui semblaient se contenter d’être là, dans le présent, sans ignorer d’où ils venaient. Personnages qui auraient sans aucun doute pu me dire ce qui me faisait courir ainsi, puisqu’ils s’étaient, eux arrêtés de courir pour se demander où ils allaient.

Et petit à petit , tout commençait à prendre un sens pour moi. Petit à petit, je trouvais ma place dans ce récit. Les personnages de Claude, que j’avais déjà évoqués dans ce blog, m’ouvraient la Delet, la porte.

  • Rabbi C.H. Plan amé.

    Bronze de Claude Hazanivicius. Galerie La corniche, Chicoutimi

Entre les figures de Rabbis de Claude, venait se glisser celle de mon Zaïde, mon grand père paternel. Le seul objet qui m’avait été transmis, avec un un chandelier  d’argent,  était son portrait, peint par Mendjinsky. Celui-ci  venu en France au début du XXeme siècle avait fait partie de l’Ecole de Paris. Moi aussi,  un peu plus tard. A la petite école communale de la rue des petits hôtels.

Une partie de la question trouvait une réponse : le récit-il n’est pas le chemin du passage  du passé au présent ?

Zaide2

Tableau de I. Kon par Mendjisky

Rabbi claude

r

Rabbi pensif (?), sculpture de Claude Hazanavicius

Advertisements

1 commentaire

Classé dans coup de cœur et affinités

Une réponse à “Last exile on Williamsburg bridge

  1. Les sculptures de Claude sont magnifiques. J’aimerais les voir en vrai, à Chicoutimi, à Montréal ou ailleurs.
    Mon grand Zaïde aussi était magnifique
    et mon Taté a l’air d’avoir beaucoup marché. J’espère qu’il n’a quand-même pas que couru après les juifs. Je t’enverrai la photo d’un de nos premiers passages (et non de l’un de nos passages habituels) sur le pont de Brooklyn, as soon as possible, as they say.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s