Plongée dans le rouge Rothko

Ma promenade m’avait conduit, en sortant de Williamsburg bridge, de Lower east side à la rive de l’Hudson : elle m’avait passablement lessivé.

D'une rive , l'autre

D’une rive, l’autre

vue du pier

L’autre rive : Hudson river

HUDSON1-articleLarge

drôle de vélo

Planchejpeg

Le changement d’atmosphère et le croisement de new-yorkais distingués, bien nourris, apparemment raccords avec l’environnement, m’avaient récompensé.

Les promeneurs de cette rive n’étaient pas sectaires.

drôle de vélo 2

Ils manquaient simplement de mystère.

Ils n’étaient pas regardants sur les modes de déplacements

Le temps magnifique, la vue sur New Jersey, les belles joggeuses m’avaient incité à prendre mon temps.

vue sur New jersey

Un type sur le pier 45 de l’Hudson river enchaînait les postures de yoga les plus invraisemblables. J’étais resté en arrêt, intrigué par sa position accroupie, en équilibre sur les bras, les jambes repliées, les pieds reposant à l’intérieur des genoux.

On aurait dit un tableau de Francis Bacon, la douleur et le tragique en moins.

francis-bacon-etude-autoportrait

francis Bacon autoportrait

Cette sculpture vivante représentait une bonne entrée en matière pour mon après-midi que je vouais à la contemplation artistique.

Je serais bien resté encore un moment pour voir quand et comment il allait se remettre sur ses pieds. Les miens étaient en compote.

Il était temps de me rendre au Moma.

Il me restait trois heures avant la fermeture. Juste le temps de prendre le métro. Le vendredi était free mais d’après le Routard, qui jusqu’ici était de bon conseil, il y avait toujours une immense queue qui s’écoulait vite, seule l’attente au vestiaire pour déposer les sacs à dos était conséquente.

museum-of-modern-art

Dans la salle des Rothko, je n’avais pas éprouvé l’émotion que j’avais connue lors de la rétrospective organisée par le Centre Pompidou à Beaubourg.

Rouge sans spectateur

RHotko rouge

Je m’étais écroulé sur la banquette qui faisait face à la grande toile rouge.

Epuisé, somnolant sur le point de m’endormir, j’en avais été empêché par un couinement régulier proche d’un éternuement qui peinait à se déclencher et qui pouvait laisser penser à des pleurs retenus.

A ma droite sur le grand banc de cuir, une femme toute menue, les cheveux noirs aux reflets roux, taillés à la garçonne semblait plongée dans la toile, comme absorbée. J’avais jeté un bref coup d’œil sur cette empêcheuse  de dormir en paix. Mon regard ne l’avait pas détourné de sa contemplation ; elle avait juste murmuré comme si elle ne pouvait pas s’en détaché  :

 « Fascinating, isn’t ».

Etait ce bien une question ? Et s’adressait-elle à moi ou n’étais-je  que le témoin d’un constat qui visait le tableau ? Sur le moment, je ne m’étais pas posé la question, je n’avais pas répondu. Je n’avais pas trouvé les mots.

Elle s’était levée, il m’avait semblé que ses cheveux avaient absorbé les longueurs d’onde émises par le tableau. Ses reflets roux rayonnaient dans la salle. Et, cette fois ci me fixant avec un joli sourire un peu triste, elle m’avait dit :

  » Too much ».

Je ne pouvais rester, à nouveau, sans répondre et je m’étais lancé, un peu pour faire le malin, un peu pour éprouver mon anglais :

« The same thing with Mozart : too many notes ! »

Son sourire  s’était éclairé et transformé en un étrange rire cristallin. Elle m’avait répondu :

« Oh ! vous les français, jamais sérieux. »

Je n’avais pu identifier son accent qui n’était pas vraiment anglo-saxon : il mélangeait des sonorités slaves et germaniques. En revanche, elle avait détecté sans problème ma nationalité. Aurais-je voulu la masquer que je n’y serais pas arrivé à moins de continuer à être silencieux. Elle m’avait fixé, hésité un court instant et déclaré :

 « Besoin d’aérer mon esprit. Trop de souvenirs ; trop d’émotions. Il faut me bouger. Vous pouvez vous récupérer. Si quand je retourne vous n’êtes pas dormi, on reprend notre converse ».

Elle s’était dirigée vers la sortie. Sa robe noire de satin bien ajustée mettait en évidence ses petits seins bien ronds qui auraient pu être ceux d’une femme jeune. Les talons effilés de ses petites bottines à lacets qui montaient au dessus de ses chevilles l’obligeaient à faire des petits pas mesurés : elle semblait glisser sans effort sur le parquet ciré de la salle. Mon envie de dormir s’était dissipée. Je l’aurais volontiers suivie, mais je craignais une répartie du genre de sa première réplique. Difficile de lui déclarer alors que j’étais ce qu’il y a de plus sérieux. Cette femme m’intriguait : son élégance un peu désuète ; le temps qu’elle prenait à dire ou à faire les choses et surtout la concentration qui avait été la sienne et l’espèce de douleur avec laquelle, elle s’était détachée du  rouge de Rothko. Il semblait y avoir entre elle et le tableau une étrange affinité.

J’avais pris sa réplique comme une promesse qui m’engageait aussi. J’étais condamné à l’attendre ici, enveloppé par le rouge Rothko, intrigué et séduit par le sillage de ses cheveux aux reflets roux qui semblait avoir laissé une trace dans la salle.

Je m’étais assoupi dans un demi-sommeil, de peur de manquer son retour. J’étais venu au Moma pour retrouver des toiles que je connaissais comme Les demoiselles d’Avignon, de Picasso, que je n’avais jamais beaucoup aimées, les trouvant trop anguleuses et sans véritables séductions.

Les demoisselles

Je comprenais enfin le rejet que j’avais toujours éprouvé devant cette toile. Ce n’était pas tant la dimension formelle qui me provoquait : ces corps déformés, ces visages anguleux, le masque africain portée par une des femmes… C’était le regard noir et fixe qui interpellait le spectateur. Et de savoir que ces femmes étaient les pensionnaires d’un bordel d’Alger ne diminuait en rien le trouble qui était le mien. Au contraire.

« Too much », quoi, comme aurait dit ma rencontre de l’après-midi.

Et il y avaient toutes les toiles que je ne connaissais pas.

Je n’allais pas passer la fin d’après-midi sur mon banc : le Moma allait fermer dans une heure.

Encore une fois, comme je l’avais été bien souvent, j’étais écartelé entre une jouissance esthétique et la perspective d’une rencontre avec une inconnue. Encore une fois, il me fallait choisir entre un éventuel regret et un possible remords. Et aujourd’hui encore, je n’avais pas su identifier ce qu’aurait pu être le regret — ne rien avoir vu au Moma ? – et ce qu’aurait représenté le remords — celui d’avoir sacrifié une rencontre à l’accomplissement d’un rite culturel.

J’avais opté, comme d’habitude, pour un compromis hasardeux : aller jeter un coup d’œil sur les tableaux de Pollock de la salle voisine et revenir régulièrement à mon port d’attache, auprès du banc.

Pollock n° 31

Pollock number 31

L’énergie du tableau, ce que je savais de la danse primitive de Pollock et de ses jets de peinture, autour de la toile posée par terre, auraient pu me faire oublier mon rendez-vous. J’avais voulu vérifier ce qu’il en était, j’étais revenu sur mes pas : le banc était inoccupé et un groupe d’adolescentes figées devant le tableau de Rothko avaient interrompu leur pépiement.

Je n’avais pas eu besoin d’aller me replonger dans ce rouge profond. Je m’étais offert une nouvelle récréation.

Les Combines de Rauchenberg m’attendaient. Ces installations que j’avais découvertes à l’accession de la grande exposition  du Centre Pompidou,  n’avaient pas perdu de leur pouvoir : toujours aussi insolites, elles étaient pour moi ce qu’il y avait de plus inventif dans l’art contemporain.

Rauschenberg_Monogram

Une présence m’avait empêché de savourer mon plaisir. Je n’avais pas eu besoin de me retourner:

« J’étais siure que le monsieur serait  avec Rauchenberg. Les français l’aiment beaucoup : il est tellement léger, amiusing et surtout il ne prête pas à la conséquence ».

Mon rendez-vous n’était pas manqué. Le Moma allait fermer. Je m’étais lancé.

« Et si nous allions voir le jardin aux sculptures on a juste le temps. Je vous inviterai volontiers après à prendre un verre. »

Sans me répondre, elle m’avait juste pris le bras pour m’entraîner vers l’ascenseur. ( à suivre).

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octobre 28, 2014 · 3:52

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