De quoi la médiation culturelle est-elle le nom ?

Cette publication est une information et une ouverture sur le livre que je viens de faire paraître aux Presses Universitaires de Grenoble.

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Une notion mal aimée parce que méconnue

La médiation culturelle est bien souvent envisagée, dans les institutions artistiques, dans sa dimension instrumentale : moyen pour informer, sensibiliser et accompagner les manifestations artistiques programmées dans l’institution. Elle ne serait, alors, rien d’autre qu’une actualisation des pratiques d’animation des années 70 et 80.

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Les limites de politiques publiques en matière de culture

Dans les années soixante, il est demandé à la culture de répondre à la question de l’appartenance à la communauté nationale : elle est le bien commun susceptible de relier les membres d’une société que la question algérienne a profondément divisés. Et c’est à travers la politique de démocratisation culturelle qu’est recherché l’accès de tous aux biens culturels. Ainsi la diffusion des œuvres artistiques vise-t-elle à prolonger la mission républicaine de l’accès aux connaissances, confiée à l‘École. Les deux institutions — Culture et École — ayant pour mission de favoriser l’assimilation des populations immigrées et leur intégration ; ces deux dernières notions n’étant d’ailleurs pas équivalentes. L’assimilation ayant pour objet de dissoudre les identités des populations venues s’installer en France à la suite de la décolonisation ; l’intégration ayant, quant à elle, le souci de veiller à maintenir, dans ce processus de fusion dans le creuset national, une mémoire et une histoire spécifiques. La Culture, plus précisément, se voyait confier par l’État la mission d’assurer la cohésion nationale, d’accompagner les transformations sociales et de proposer des pôles d’identification.

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Dans les années soixante, on attend des institutions culturelles qu’elles mettent en contact les œuvres artistiques et les publics. Devant la complexité des questions posées par la démocratisation culturelle et par la réception de l’œuvre d’art, c’est à un ensemble de pratiques indifférenciées — les techniques d’animation — qu’on faisait appel pour accompagner la diffusion artistique.

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La crise de 1968 avait, en particulier, exprimé le rejet d’une conception restrictive de la culture qu’une approche élitiste avait tendance à réduire aux œuvres artistiques et littéraires.
Dans les années soixante-dix, les attentes se polarisent autour des phénomènes de transformation sociale ; les effets annoncés se situent dans le moyen terme : à l’horizon des changements structurels. Il est une modification du concept qui me paraît particulièrement significative ; elle concerne le pouvoir de la culture et les effets attendus des pratiques culturelles.

Un changement de paradigme de la culture

Les quarante dernières années ont vu le passage d’une conception de la culture comme expression de la société à une conception de pratique active.

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La praxis, interaction entre les sujets de la collectivité, se substitue à la notion de modèle et de représentation. Les pratiques culturelles ne sont plus seulement considérées comme les effets ou l’expression des transformations socio-économiques du cadre de vie, elles sont identifiées comme des facteurs du changement.

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Faut-il préciser que ces relations interpersonnelles, pour être opérantes dans le champ du social, supposent une médiation et une mise en forme par des langages symboliques ? Le phénomène de la culture est affectée d’une valeur génératrice d’interaction sociale. On peut dire qu’on assiste ici à un changement de paradigme, à un tournant qui remplace le couple forme/contenu, hérité de l’esthétique et repris par la linguistique, par la triade : la personne, son expression, la relation qu’elle entretient avec le monde physique, social et imaginaire.

L’émergence de la thématique de la médiation

Au début des années 90, on commence à prendre conscience que l’École et la Culture sont en crise : elles ne jouent plus le rôle qui leur est confié : ascenseur social (fonction de cohésion) et partage de valeurs et de symbole (fonction de lien et d’appartenance). Une nouvelle thématique apparaît alors dans le champ de la culture : celle de la médiation culturelle. Cette émergence est liée à l’évolution des politiques publiques en matière de culture. Ces politiques n’avaient pas su prendre en compte la réalité d’une société divisée, inégalitaire et dont la fracture sociale et culturelle allait en s’amplifiant.

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Avec la médiation culturelle, il s’agit de combler les manques ou les limites de la démocratisation culturelle qui n’avait été envisagée qu’à travers l’accès aux œuvres légitimes et universelles.

La médiation culturelle : mot valise ou concept écran ?

Dans notre société où les langages sont eux-mêmes l’objet d’appropriations très diversifiées, où la diversité culturelle, tout comme l’affirmation des droits culturels sont l’objet d’une reconnaissance, la place de de l’art ne peut se réduire à des questions de diffusion artistique et au recours à la médiation pour la mettre en œuvre.

 

Il faut se méfier des mots

 

Un usage indifférencié du terme, et de la pratique, de médiation conduit à évacuer les enjeux artistiques et politiques des phénomènes de création, de production et de réception artistiques.

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Il est un point qui est indiscutable : la notion de médiation est polysémique. Et de ce fait, elle doit être examinée dans une perspective d’interdisciplinarité dans le cadre des Sciences humaines et sociales. Le recours incantatoire à la notion de médiation occulte les conditions sociales des pratiques culturelles dans une société fragmentée entre groupes, collectivités, communautés …

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La médiation risque de perdre toute pertinence si elle se résume à faire émerger les intermédiaires, là où les institutions font preuve de dysfonctionnement. Il convient de penser la médiation culturelle autrement que comme voie d’accès aux œuvres artistiques.

La médiation une construction du “vivre ensemble”

Depuis une dizaine d’années, l’expression le “vivre ensemble” est venue se glisser dans les discours publics, sans que la notion soit clairement exposée. Écartelée entre un usage ordinaire et passe-partout et un instrument de pensée, la présence de l’expression “vivre ensemble” dans la parole publique est une réaction à une situation socio-politique dégradée où les fractures sociales, les antagonismes culturels, la dispersion des pratiques et des langages ont été en s’amplifiant. Il convient d’interroger la notion, que j’utilise avec la graphie « Vivre-ensemble », et d’examiner sa portée dans le champ socioculturel, celui qui accueille l’expérience vécue de la personne qui l’inscrit dans un sentiment d’appartenance à une collectivité.

La politique est l'art

La médiation peut trouver un sens dans la construction du “Vivre-ensemble” au-delà de la simple cohabitation ou la juxtaposition de collectifs ou de communautés. C’est par le biais du trait d’union, introduit dans la graphie de l’expression, qu’il est possible de comprendre l’expérience vécue de la personne. La conquête de son autonomie, de son sentiment de reconnaissance, de l’affirmation de Soi dans son rapport à l’Autre, se réalisent dans ce que Lévinas appelle les « rapports courts ». Se focaliser sur le phénomène de médiation, dans le Vivre-ensemble, c’est mettre l’accent sur la relation plutôt que sur l’objet ; c’est s’interroger sur l’énonciation (l’acte de parole) plutôt que sur le contenu de l’énoncé ; c’est privilégier la réception et la délibération (la phronèsis des grecs) plutôt que la diffusion.
Dès lors, cette approche de la médiation est conditionné par le changement de paradigme de la culture : l’accent est mis sur le “ faire” du Sujet de parole et d’action et sur les effets dans la construction des liens symboliques.

La pensée de la médiation culturelle

La question de la médiation, de sa pensée et de ses pratiques doit se poser, aujourd’hui, au centre de la construction d’une démocratie qui devrait donner toute sa place à l’intervention du sujet. Il ne s’agit certes pas du sujet philosophique, abstrait et universel, mais du sujet qui se détermine dans un rapport à autrui dans un cadre social et historique. Cette considération du sujet est sans aucun doute une occasion de donner congé à l’individu, sollicité, flatté, séduit par les charmes des objets qui l’enferment dans une bulle narcissique. Congé au vide de l’individualisme des années quatre-vingt mais aussi à son désenchantement.

La rupture entre le social et le politique

Une des raisons de la demande de médiation doit être recherchée dans la rupture entre le social et le politique. Dans cette rupture, la notion de personne s’est volatilisée pour se cristalliser sous une forme déshumanisée, parce que désocialisée, de l’individu de la postmodernité. La médiation se présente comme l’opération qui fait accéder au réel ce qui est enfoui dans les profondeurs du social, comme jonction entre une histoire passée et une histoire qui reste à faire, comme relation expressive entre des subjectivités. Ce dont il est question concerne des paroles singulières, qui engagent le sujet, dans un rapport au monde et aux autres. Avec la médiation, se développe un processus qui, au-delà de l’immédiateté, vise un projet qui n’existe que partagé et vécu en commun. Le processus de médiation qui conduit la parole du sujet vers l’autre qu’elle affecte et met en mouvement vaut aussi comme action qui contrebalance l’hégémonie de la médiatisation réalisée par les médias de masse.

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La médiation culturelle : un processus au cœur du rapport art/société

Ce qui distingue, ou devrait distinguer, les discours de la médiation culturelle de ceux de la démocratisation culturelle c’est qu’ils ne se réfèrent pas à seulement au rapport à l’œuvre artistique mais également aux langages artistiques dans la construction de la personne . Il me semble qu’un des bénéfices théoriques de la notion de médiation culturelle est de lever l’illusion prêtée au pouvoir de l’art par Malraux. Sa conception mettait l’accent sur la réception de l’œuvre par le sujet. Et dans le même mouvement de pensée, Malraux pouvait affirmer que le pouvoir de l’œuvre artistique sur la nature sensible de l’individu, n’avait pas besoin de médiation. L’objet d’art, pour Malraux, opère une communication entre ceux qui savent l’accueillir en vertu d’une appartenance à l’humanité. L’art est, en soi, une médiation immédiate. On peut comprendre, sans le partager d’ailleurs, le refus de Malraux pour toute médiation autre que celle de l’œuvre elle-même. Celui-ci, pourtant, sous-estimait largement les facteurs qui s’y opposent ou la rendent improbable.
La médiation culturelle est avant tout un mode opératoire qui s’appuie sur des moyens d’expression et des relations symboliques fondées sur l’échange. Comme notion, elle implique de situer son autonomie par rapport à des logiques lourdes (celle du marché, de l’efficacité, de l’institution) qui cherchent à l’instrumentaliser. La médiation culturelle met l’accent sur l’énonciation (acte de parole) plus que sur le contenu de l’énoncé ; la nature du medium d’expression (oral/écrit) ; le contexte socioculturel de la réception (dimension relationnelle).

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Picasso, Guernica

Un projet politique qui prend au sérieux l’art et la culture doit dépasser la séparation culture/éducation populaire et donner à la médiation culturelle toute sa place. Il importe de redonner à l’art sa dimension relationnelle – donc politique, au sens citoyen du terme. Cela passe par un développement, à tous les niveaux du système scolaire, d’une véritable éducation esthétique. Il est urgent de refonder l’union de la culture et du politique, union sans laquelle ce dernier ne peut accomplir pleinement sa mission.
Ce n’est que dans l’alchimie d’un mariage de la raison et de la sensibilité que peut se réaliser un projet politique véritablement démocratique. L’enjeu est de permettre à chacun de se construire et de se reconnaître, individuellement et collectivement, dans une relation sensible et active au sein de l’espace public. Là où les hommes peuvent, ou doivent pouvoir agir en tant que citoyens.

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Classé dans culture et politique, médiation artistique et culturelle

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