Le passe culture : révolution ou « Bon point » culturel ?

 

La ministre de la culture, Françoise Nyssen, semble avoir fait  de la promesse énoncée dans le programme du candidat Macron  — la création d’un passe culture — l’alpha et l’oméga de sa politique culturelle.

 

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Ce dispositif devrait faciliter l’accession au vaste marché des objets et des services culturels. Il serait l’outil susceptible de briser les barrières financières et sociales qui s’opposent à l’accès aux biens culturels. Par le biais d’une application géo-localisée téléchargeable par tous, il deviendrait le premier réseau social culturel. Crédité d’une somme de 500 euros pour les jeunes de 18 ans, il serait le dispositif amiral de la lutte contre les inégalités culturelles.

 

 

«  Tel que nous ­sommes en train de le dessiner, le passe culture est une révolution. Une voie d’accès inédite vers la culture » a proclamé la ministre.

 

 

Mazette !  L’ambition de la ministre ne se donne pas les moyens  pour mettre en œuvre la Révolution dont elle parle  mais dont elle ne rêve pas, même en franchissant les marches du palais.

 

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L’annonce d’un dispositif technique doté de telles ambitions ne fait que redonner une nouvelle jeunesse aux discours de la promesse et aux illusions technico-économiques portées par le ministère de Jack Lang dans le premier quinquennat de Mitterrand.

Il est vrai, qu’en 1986, on était encore dans l’ancien monde culturel. Le nouveau monde culturel que le Président Macron et sa ministre de la culture se proposent de mettre en orbite s’inscrit sur une trajectoire elliptique dont les foyers ne sont plus ceux de la fin du XXe siècle (la création et les nouvelles technologies). La “révolution” du passe culturel prolonge et amplifie les illusions de l’ancien monde.

La culture, quel que soit le périmètre de sa définition, est d’abord une relation entre les personnes. Dans l’ancien monde comme dans le nouveau, elle a été réduite à n’être qu’un rapport entre l’usager et les choses.

Comme le déclare la réplique d’un personnage de la pièce de Michel Vinaver, La demande d’emploi :

 « La révolution ça dit bien ce que ça veut dire, ça tourne, ça tourne et tout revient au même ».

Il faut, tout de même, signaler une différence notable. Dans l’ancien monde, la question de l’art n’était pas évacuée, bien que les rapports entre les formes artistiques et les pratiques culturelles aient été assez peu problématisés. L’art et la culture étaient envisagés dans l’alternative : juxtaposition ou opposition. L’art étant supposé produire de la dissension ; la culture du commun.

Dans le nouveau monde, la référence à l’art a disparu. L’art ne pouvant plus prétendre à être une « promesse de bonheur », autant le renvoyer dans une histoire ancienne. Le nouveau monde réalise alors l’annonce de Hegel sur la « fin de l’art ». Pour certains, d’ailleurs, un nouveau philosophe nous serait né ; et en plus il a le temps de “faire président”

 

Avoir ou Être?

Les inégalités sont d’abord relatives à la disposition et à l’usage de la langue et des langages artistiques.  La question essentielle n’est pas celle de l’Avoir, c’est-à-dire de l’accès aux biens, mais de l’expérience esthétique, c’est-à-dire de l’Être.

L’ambition de la ministre est de « changer la philosophie » du ministère de la culture. Certains ont voulu inscrire la pensée et l’action du Président Macron dans la philosophie Saint Simonienne. Il est possible de prolonger la référence et de situer la philosophie culturelle de Macron en la rattachant à la pensée de celui qui fut le secrétaire de Saint Simon : Auguste Comte et son découpage des trois états de l’histoire humaine.

Avec De Gaulle et Malraux, nous étions dans l’état théologique : la culture, confondue avec l’art, relevait du religieux et de la magie du verbe.

de Gaulle et Malraux

 

Avec Mitterrand et Lang, la culture accède à son état métaphysique, celle de la création artistique.

 

 

 

 

 

 

Macron la fait entrer, dans une ère positiviste, celle des savants, des techniciens et de la vérité du chiffre. Il s’agit de remplacer une action culturelle publique — qui est d’abord de nature politique — par une démarche marketing. Celle-ci vise à satisfaire les attentes et s’adresse sans médiation, autre que celle de la technique numérique et du téléchargement, aux futurs usagers.

La ministre de la culture qui en appelle avec insistance à une réflexion sur les données nouvelles, celle de la mondialisation fait preuve d’une vision courte qui, plus est, sans mémoire. En plus de cinquante ans, la réflexion des sociologues de la culture, les pratiques des professionnels de la culture (artistes, diffuseurs, animateurs ou médiateurs…), l’action des militants de l’action culturelle et de l’éducation populaire ont patiemment et difficilement tenté de montrer que le « devoir de culture » du politique était un impératif catégorique pour lutter contre la fracture sociale et l’exclusion.

Les questions que la ministre de la culture met en débat, dans le cadre du comité d’orientation du passe culture, se focalisent sur les types d’offres disponibles et la place accordée aux plates-formes numériques. Les questions fondamentales ne peuvent être prises en compte, elles ne sont même pas identifiées. Quel sens partagé les formes artistiques mises en culture peuvent-elle proposer ? Comment dans le cadre de politiques publiques, les droits culturels peuvent-ils se construire ? Dans quels dispositifs d’expression et de réception, les pratiques culturelles, dans leur diversité, peuvent-elles participer à la maitrise du langage, au développement du sens critique, à la construction du Vivre-ensemble?

La révolution annoncée se résume à fournir un mode d’emploi au “Bon coin” culturel.

 

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