Titus aimait-il Bérénice ? La réponse appartient au spectateur.

Je prolonge l’article, « Titus n’aimait pas Bérénice »  publié sur le site The conversation, en me focalisant sur certaines mises en scène de la pièce de Racine. 
Bérénice. Cf. https://theconversation.com/dans-la-valise-des-chercheurs-titus-naimait-pas-berenice-100557

C’est en effet dans la réception du spectacle, au-delà de la lecture qu’il a pu faire de la pièce, que le spectateur peut apporter une réponse à la question : « Titus aimait-il Bérénice ? » La mise en scène est le pilotis sur lequel peut se fonder et se soutenir une opinion subjective.

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La réponse de Nathalie Azoulai.

Le roman de Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice, est un roman d’apprentissage qui se développe sur deux plans.

Couv. Roman N.A.

Le premier, concerne la capacité de la littérature à nous renvoyer à nous-mêmes. N’est-elle pas, aussi, un recours, sinon à la peine, du moins à l’absence de compréhension de ce qui advient dans notre vie commune. La perte de l’autre, le désamour, l’absence de reconnaissance, l’extinction d’un amour qu’en saurions-nous sans la littérature ? Le temps qu’il faut pour cicatriser la blessure ; pour se remettre d’un chagrin d’amour ; pour sortir du schéma que Racine a tant de fois illustré : A aime B et B qui aime C alors que C ne sait pas s’il doit sacrifier à cet amour ou choisir un autre objet …

La grandeur de la littérature est de nous peut faire sentir que « l’amour ronge le cœur des hommes et ne peut leur apporter qu’un bonheur illusoire ». C’est du moins ce que finit par comprendre la Bérénice de Nathalie Azoulai. N’a-t-on pas « toujours peur de perdre ce que l’on aime « .

La seconde dimension du roman d’apprentissage qu’est le livre de Nathalie Azoulai concerne la formation psychique, intellectuelle et littéraire de Jean Racine, aussi bien dans son rapport à la vie, la vie d’orphelin élevé par les messieurs de Port Royal ses maîtres ; son rapport aux femmes ; au destin qu’il veut se construire dans son rapport à la poésie et au langage.

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Et c’est sur ce plan que ce roman est le plus passionnant, le plus nouveau aussi. La question que pose la littérature est celle du rapport entre la fiction et la vie ; la poésie et la vie. Le roman d’Azoulai tisse une trame fictionnelle largement inspirée par la connaissance de la vie et de l’œuvre de Jean Racine, les relations entre les mots et la réalité. (l’amitié entre Jean Racine et le petit marquis fondée sur une estime réelle et une distance sociale infranchissable ; la relation amoureuse entre Racine et ses interprètes, La Du Parc, Marie qui lui révèlent par leur sensibilité et leur talent le sens profond de ses vers.

Les réponses de la représentation théâtrale

La réponse à la question de savoir si Titus aime Bérénice appartient au spectateur de la représentation théâtrale, et c’est la mise en scène qui introduit par le jeu des acteurs, leurs actions et la déclamation des vers de Racine,la possibilité d’une réponse.

Pour Roger Planchon, Titus n’aimait pas Bérénice

Le principe qui organise la mise en scène de Planchon, en 1966, est de faire comprendre que Titus n’a qu’une hâte : se débarrasser de Bérénice, malgré son amour.

M; ensc. PLanchon Denis Manuel; Samy FreyTheatre-de-la-cite-

Dénis Manuel (Antiochus) ; Sami Frey (Titus), dans la mise en scène de Planchon , Théâtre de la Cité (1966)

Il dissimule sa volonté par une logique de raison d’État : Vespasien, son père mort, les exigence du pouvoir, la loi de Rome… l’obligent. Il parle de son amour : ses mots sont si bien tournés que le spectateur finirait par le croire. Il finirait par y croire lui-même.

On cite souvent les trois vers suivants de l’ a parte, pour preuve de son trouble et de son indécision :

Ah lâche, fais l’amour et renonce à l’empire

Au bout de l’univers va cours, te confiner

Et fait place à des cœurs plus dignes de régner.

Ces paroles qu’il adresse à lui même sont claires : si tu renonces à l’empire, si tu cèdes à

l’amour tu n’es qu’un lâche. Titus n’arrive pas à se sortir de la contradiction :

Ah Rome ! Ah Bérénice ! Ah prince malheureux !

Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ?

Le temps de représentation dans la mise en scène de Planchon s’organise dans le balancement entre ces deux données. Lorsqu’à l’acte cinq, Bérénice lui annonce son intention de se donner la mort, Titus lui déclare qu’il se tuera devant elle et qu’elle sera responsable de sa mort.

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La déclaration « n’est pas une preuve d’amour, c’est un chantage exercé sur l’amour de l’autre » : c’est ce constat qui guide la mise en scène de Planchon. La conception du tragique se joue ici dans la primauté du moral — le politique, la règle et l’intérêt de Rome — sur le vécu.

« Il n’est de vérité que dite »

Lorsqu’il met en scène Bérénice en 1980, Antoine Vitez semble se désintéresser de Titus qui est représenté comme un adolescent veule qui fuit sans cesse le rapport au réel.

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Antoine Vitez

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Vue du décor de la mise en scène de Vitez

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Vitez se maquillant pour le rôle d’Antiochus

Pour Vitez, cette tragédie est celle des amours interdites d’une femme pour un homme dont tout la sépare, et de son impossibilité d’en aimer un autre, Antiochus, dont tout la rapproche.

M.en sc. Vitez

Mise en scène de Vitez

La dramaturgie de Vitez se fonde moins sur une psychologie que sur la difficulté, pour Titus, de dire la vérité en face.

Son émotion, son amour pour Bérénice l’empêchent, à l’acte 1, de mettre en paroles sa résolution. « Il n’est de vérité que dite. C’est tout ce que Racine enseigne », écrit Vitez. «Tant qu’on n’a fait que savoir soi-même la vérité, laissant entendre seulement qu’on pourrait la dire, on n’a rien fait. Il faut parler.

»Et de citer ces vers d’Aragon tirés du livre Le Fou d’Elsa :

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Il y a des choses que je ne dis à personne. Alors

Elles ne font de mal à personne Mais

Le malheur c’est

Que moi

Le malheur le malheur c’est

Que moi ces choses je les sais.

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Louis Aragon et Elsa Triolet

Le retour de l’histoire

Le grand mérite de la récente mise en scène de Célie Pauthe, créée en janvier 2018, au Centre Dramatique National de Besançon, est d’ouvrir des perspectives qui établissent des résonances avec notre époque. Et c’est d’abord par le biais de l’espace scénique que se construisent les passerelles.

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Antiochus ( Mounir Margoum)  ; Bérénice (Mélodie Richard) ; Titus (Clément Bresson)

Le cabinet « superbe et solitaire », où, selon la présentation qu’en fait Antiochus — l’amant d’autrefois de Bérénice  — à son confident Arsace, est un lieu qui permet à Titus de se soustraire à sa cour. C’est ici que viennent se dire les « secrets dont Titus est dépositaire ».

Dès la première scène, Racine installe la distinction du privé et du public. Et dès la première scène, Célie Pauthe, propose un cadre de la représentation : ce lieu a une double valeur symbolique.

D’une part, signe du pouvoir de Titus et de sa proximité avec Bérénice ; espace protégé qui fait se communiquer l’appartement de Bérénice, Reine de Judée et celui de Titus qui n’est pas encore été sacré Empereur de Rome. D’autre part, le sable clair qui recouvre le sol et entoure le canapé qui s’y trouve, est un rappel, une métonymie, de l’Orient méditerranéen où Bérénice et Titus se sont rencontrés ; où Antiochus, roi de Comagène, une région proche de Judée, et Titus ont été des alliés dans l’horrible guerre au cours de laquelle Rome a exterminé le peuple de Judée. Antiochus, Titus, Paulin, le confident de ce dernier, sont vêtus de sahariennes de pantalons couleur sable qui les désignent comme des combattants. Il semblerait que le compagnonnage entre Antiochus et Titus, noué durant le long siège de Césarée se prolonge à Rome et garde une mémoire de leur passé de chefs de guerre, en Orient.

L’écho des tragédies de l’histoire, se fait entendre tout au long de la représentation, en particulier par l’adjonction de séquences d’un court métrage, Césarée, réalisé par Marguerite Duras en 1979, après un voyage en Israël.

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Le cabinet  « superbe et solitaire » avec projection d’un extrait de Césarée de M. Duras

Les plans-séquences du film qui ponctuent le déroulement de la représentation, sont autant de collages qui, par les visages des statues de pierre, évoquent la survivance de la Reine de Judée saisie dans son éternité.

La voix de Marguerite Duras accompagne ces citations visuelles par la répétition de la plainte d’Antiochus, « malheureux rival » de Titus, resté en Palestine, alors que Bérénice est parti vivre à Rome avec Titus :

Dans l’orient désert quel devint mon ennui !

Je demeurai errant dans Césarée…

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Photo elisabeth-carecchio

Il y a dans cette belle idée dramaturgique une fonction de déplacement du temps qui donne à la victoire de Rome sur la Judée une résonance contemporaine. Bien entendu, au XVIIe siècle, l’évocation de cette guerre relevait d’un simple rappel historique, sans grande importance pour le spectateur. Aujourd’hui, il n’en va pas de même.

L’Histoire et ses tragédies ont rattrapé la fable théâtrale et le conflit Occident/Orient renvoie à un conflit profond de civilisation et de culture. La douleur de Bérénice, lorsqu’elle comprend, à l’acte 4, que Titus va se séparer d’elle, ne peut s’épancher que dans sa langue maternelle.

Béréni:e: Titus C. Pauthe

Titus/ Bérénice : un amour impossible

Le texte de Racine, proféré en hébreu par Bérénice étendue sur le sable, résonne comme une plainte éperdue d’une femme qui a tout abandonné, sa terre, sa religion et son histoire pour se retrouver dans une solitude et une douleur première. Bérénice ne trouve de soutien que dans la présence de Phénice, sa confidente. Celle-ci, dans cette scène comme dans beaucoup d’autres, est dans un rapport de protection comme si elle n’avait jamais cessé de veiller sur sa maitresse avec une attention quasi maternelle. Toute la sensibilité de la mise en scène se trouve dans l’équilibre entre Rome dont le rapport Titus/Paulin est l’expression et le monde de l’Orient porté par le personnage d’Antiochus à qui Mounir Margoun donne une charge émotionnelle en résonance avec le jeu de Mélodie Richard

La mise en scène de Célie Pauthe situe la tragédie de Racine dans un horizon qui dépasse, et de loin, le conflit entre la gloire et l’amour dans lequel est enfermé Titus. C’est l’Histoire, dont Titus et Bérénice sont porteurs, l’opposition Rome/Jérusalem qui continue de peser sur nous, qui fait éclater les choix individuels de grands personnages politiques qui ont cru pouvoir s’en exonérer. Cette opposition aujourd’hui ne concerne pas seulement les personnages historiques, elle s’est déplacée et se joue sur le conflit israélo-palestinien et c’est elle que nous percevons en sourdine dans la mise en scène de Célie Pauthe, sans que cela soit explicitement montré.

Les derniers vers de la tragédie prononcés par Bérénice ne sont-ils pas un appel à dépasser les dures lois du politique ?

Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.

Pour que le spectateur d’aujourd’hui puisse entendre cet appel à l’universalité et aux droits de l’amour, encore fallait-il que la mise en scène nous en donne une représentation qui ne soit ni une actualisation anecdotique de la fable ni une reconstitution formelle.

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