Stéréotypes du Juif : figures de la haine

La formation et la circulation de stéréotypes relatifs à la personnalité juive relèvent, aujourd’hui, d’une idéologie qui trouve ses fondements dans une judéophobie propagée dès le Moyen-âge par l’Église catholique ; dans une pensée du socialisme naissant, à la fin du XIXesiècle, qui a considéré l’usage de l’argent et la recherche du profit comme l’outil du pouvoir des juifs ; dans un islam politique qui a transformé en une guerre de religion, l’opposition de deux mouvements nationaux revendiquant une même terre — le mouvement sioniste né, à la fin du XIXe siècle, et le mouvement de libération de la Palestine, né après le refus des pays arabes, en 1947, de reconnaître l’État d ’Israël. 

Vitrine de la haine
Paris, février 2019

Ce tabou s’est progressivement effondré. Le verrou a sauté.

Résultat de l’action de groupuscules d’extrême-droite nostalgiques du fascisme, inspirés par une pensée négationniste de la Shoa, celle de Soral, accompagnés par l’instrumentalisation de la haine du Juif déversée par Dieudonné, qu’on aurait tort, aujourd’hui, de considérer comme un humoriste. La juxtaposition du discours antisioniste et de la stigmatisation du Juif  sur la scène théâtrale devenue espace polémique stigmatisant a trouvé un public empathique qui a fait de la question palestinienne le seul et unique objet de sa recherche identitaire.

La méconnaissance de l’histoire du XXesiècle et l’échec partiel de l’intégration de l’immigration issue du Maghreb ont fait naître un nouvel antisémitisme qui s’est superposé à l’antisémitisme d’extrême-droite. La crise culturelle — et une démission de la République laissant certains territoires à la merci de prophètes de malheur déculturés —, conjuguées à l’absence de perspective sociale d’une jeunesse des “cités” déboussolée a été le terreau qui a nourri à nouveau « la bête immonde » dont parlait Brecht

La dénonciation des stéréotypes qui servent de pensée à l’antisémitisme ne peut plus se contenter d’une rhétorique morale. Il est nécessaire d’examiner le fondement historique et socio-politique qui les a générés et leur a donné une scène publique. 

Le stéréotype : un objet “ordinaire” des sciences sociales

Au même titre que les autres signes (la métaphore, le cliché, le symbole), le stéréotype associé à un phénomène humain doit être rapporté à ses conditions sociales d’existence et de circulation. Si la métaphore est une manière de penser par le biais d’une analogie, le stéréotype s’en distingue : il est une figure figée qui empêche de penser. Sur le plan de l’analyse du sens, le stéréotype exige une pensée pragmatique — au sens philosophique du terme — qui s’interroge sur les effets de la parole et prend en considération le médium qui la met en circulation dans l’espace public, envisagé dans son contexte socio-économique. L’énonciation du stéréotype (l’acte de parole), assigne l’autre à une catégorie : elle le renvoie à sa pseudo nature. La pensée stéréotypée est une « fausse conscience » qui réifie, décontextualise et essentialise. (J. Gabel, La fausse conscienceEssai sur la réification, Édition de minuit, 1962.)

La singularité du stéréotype du Juif 

Une des premières singularités de ce stéréotype, et elle est fondamentale, est que la notion de Juif — qu’elle désigne une religion ou plus largement une communauté (un peuple ?) — est problématique. Au-delà du processus de signification, le stéréotype du Juif doit être examiné dans son usage. Cet usage n’est pas exclusif à l’antisémitisme ; il intervient également comme figure de reconnaissance de la condition juive. L’usage qu’en fait l’antisémitisme, « socialisme des fous », comme le définissait un leader de la social-démocratie allemande, August Bebel, à la fin du XIXesiècle doit être réexaminé. Le premier chapitre du livre d’ Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme s’intitulait : « L’antisémitisme, insulte au bon sens ».[1]  

Soixante-dix ans après la défaite du nazisme, ce n’est plus de “bon sens” dont il question mais d’insultes à la personne, de peste qui vient détruire de l’intérieur les sociétés qui le laissent se propager et de négation d’une composante de l’humanité.


Never again / Over again : Jamais plus ?



[1]Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme, Calman-Lévy, 1973. Ce livre constitue la première partie des Origines du totalitarisme(Harcourt, Brace, New-york, 1951).

Les discours sur les juifs

Le stéréotype du Juif a émergé, à partir de la deuxième moitié du XIXesiècle. Ses différentes formes sont apparues dans un cadre économique, politique, culturel à partir de personnages multiples de la littérature, qu’elle soit de fiction (Shylock, Gobseck, le juif Süss… ou des figures romanesques plus positives comme Nathan le sage, titre d’un roman de Lessing, de légendes telles que celle du Juif errant…), ou encore du répertoire sans limites des histoires drôles, les Witzpour les désigner du mot yiddish

L’autre plan d’émergence de certains stéréotypes est de nature différente. Il concerne la recherche de quelques traits de l’Être-juif, dans son expérience vécue.[1] 

Des textes de la littérature, des récits de fiction ou encore des histoires drôles, et moins drôles, ont pu jouer une fonction structurant les différents stéréotypes du Juif développés au cours du XXsiècle. Les traits de ces derniers trouvent une partie de leur réalité dans les conditions de vie sociale, politique et culturelle du peuple juif en diaspora. Ainsi, par exemple, Albert Memmi, raconte comment le fait de se découvrir Juif, dans une société non-juive, conduit à reconnaître la « figure mythique du Juif » comme propre à vous désigner personnellement[2]. Albert Cohen, jeune enfant de dix ans, fait l’expérience de la haine après avoir été traité de « sale juif » par un marchant forain. En 1945, dans O vous frères humains, il fait part de la sidération qui a été la sienne après cette invective qui le constitue comme juif, coupable sans raison, honteux de quelque chose qui lui échappe.


[1]Tout au long du XXes iècle, les ouvrages qui rendent compte de l’expérience vécue de l’Être-juif sont innombrables. Ils peuvent être de l’ordre du témoignage, de l’autobiographie ou de la fiction.

[2]A. Memmi, Portrait d’un juif. L’impasse,Gallimard, 12.

C’est dire aussi que dans bien des cas, le Juif se vit comme surdéterminé : lorsqu’il affirme sa judéité, dans une société qui ne la reconnaît pas, il peut nier, cacher ou survaloriser la différence.
« Les discours sur les Juifs ont pu être exploités, systématisés, tronqués… pour donner lieu à des slogans polémiques d’exclusion qui perdurent, même dans des pays où les Juifs ont pratiquement disparu. Le stéréotype doit être rapporté à la réalité qu’il veut représenter, à l’expérience juive telle qu’elle vécue dans des circonstances historiques et territoriales précises.
Une histoire juive peut rendre compte de l’écart entre la chose et le mot, entre le phénomène et la représentation stéréotypée.


Le maître : —  Moïche, va près de la carte et trouve l’Amérique du Nord.
Moïche se dirige vers la carte et désigne du doigt le continent américain :
— La voilà.
Le maître : — Exact. Maintenant, dites-moi les enfants qui a découvert l’Amérique ?
Les enfants en chœur : — Moïche !

Ce Witz peut facilement se convertir en stéréotype : les juifs n’auraient-ils pas tendance à s’approprier toutes les découvertes humaines ? Encore que ! Il paraîtrait, en effet, que Christophe Colomb était un marrane, d’origine juive, donc.

Ce Witz nous met en garde sur la confusion entre la carte et le territoire. Et pour ce qui est de la carte de la condition juive, dans la modernité politique, elle est marquée en Europe par la question de l’émancipation des juifs.

Être juif : une question ou une condition ?

Déjà, au temps d’Hérode, un siècle avant Jésus-Christ, les deux autorités du Sanhédrin, l’institution religieuse juive, Chamaï et Hillel, se distinguaient dans leurs réponses à la question « Qu’est-ce qu’être juif ? ». Chamaï avait éconduit avec colère un prosélyte venu lui demander de lui enseigner la Torah toute entière, durant le temps où il pouvait rester debout sur un pied.

À , Hillel lui répondit : 

« Ce qui t’est odieux, ne l’inflige pas à d’autres hommes. Voici toute la Torah, le reste n’est qu’une illustration de ce principe. Maintenant, va et apprends ».

            Il faut distinguer : Juif, le peuple, entité anthropologique qualifiée de judéité, et juif, la personne se déterminant dans la religion juive, dans le judaïsme. Pour Hannah Arendt, la judéité est une donnée existentielle à laquelle on ne peut échapper ; le judaïsme est un système de croyances que l’on peut adopter ou rejeter. 

Il est également important de différencier antijudaïsme, et antisémitisme[. Le mot antijudaïsme est employé plus précisément pour désigner le rejet des juifs sur la base d’arguments théologico-religieux. Il faut se garder de confondre l’antisémitisme, idéologie raciste qui se déploie à partir de la fin du XIXesiècle, et l’antijudaïsme qui s’est développé dans l’occident chrétien après que le christianisme fut devenu religion d’État, à la fin du IVesiècle.

« Dénoncés comme déicides jusqu’au concile de Trente, les juifs formèrent en Europe une « communauté » qui n’était assignée à aucun territoire, à la fois visible et invisible, une communauté errante ». [2 ]Cette caractéristique qui perdure jusqu’à la création de l’État d’Israël, est évidemment la source du mythe du Juif errant qui donne lieu à une figure du stéréotype.

Le mot antisémite a été forgé dans un contexte particulier, le monde germanique des années 1870-1880. Proposé par un auteur socialiste, Wilhelm Marr, le terme se réclamait de la science et s’inscrivait dans une théorie des races. Particulièrement mal forgé, il renvoyait autant aux juifs qu’aux arabes et se fondait sur l’opposition aryens/sémites.[

             Poser la question juive ou s’interroger sur la condition juive ne revient pas au même. Le premier terme de l’alternative fragilise l’universalité de l’humain et relève d’une recherche d’essence ; le second terme problématise une culture vécue. 

           Au cours de la première année de l’indépendance d’Israël (1947), La Knesseta défini le juif de la manière la plus simple qui soit : « Quiconque est juif qui se considère comme juif ». En 1978, elle modifia profondément la définition : « Seule une personne née d’une mère juive ou qui s’est convertie, en conformité avec les prescriptions orthodoxes, est juive ». En trente ans, en Israël, on est passé d’une appréhension choisie de l’appartenance juive, appartenance laissée au libre arbitre de la personne, à une définition déterminée par une logique religieuse, construite à l’intérieure d’une idéologie orthodoxe, confirmée par la loi d’août 2018. 

Qui est juif ?

La dernière pièce de Jean-Claude Grumberg, Pour en finir avec la question juive, illustre brillamment, en une soixantaine de pages, et avec une drôlerie remarquable, une grande partie des stéréotypes qui constituent aujourd’hui la constellation des discours antisémites.

]Le texte reprend à nouveaux frais, et sur le mode d’un dialogue subtil et paradoxal, le questionnement sur l’Être-Juif. 

La pièce met en scène deux personnages, le voisin du dessus qui lors d’une rencontre dans l’escalier avec son voisin du dessous, lui demande, sans autre entrée en matière « ce que c’est qu’être juif ? » Curiosité, qu’il exprime « comme ça, entre voisins ». La pièce au fur et à mesure de son déroulement nous donnera la raison de son insistance à obtenir une  réponse satisfaisante. Dans l’annexe du texte de la pièce,  Jean-Caude Grumberg signale « à ceux que la question continuerait à tarauder », après la lecture de sa pièce, qu’un professeur émérite d’Harward a répertorié à ce jour 8612 façons de se dire juif. Ne se reconnaissant dans aucune, il a déclaré à la presse qu’il poursuivait ses recherches ».

Et Grumberg d’affirmer, qu’il « s’associe modestement, mais de tout son cœur, à sa quête. 

L’œuvre théâtrale de Jean-Claude Grumberg s’est construite, pour une partie importante et significative, autour de la condition juive, aussi bien dans le Yiddishland, en Europe centrale, avant la seconde guerre mondiale, qu’en France pendant, avant et après la Shoah[1]

Dans Michu, une de ses premières piècesle signifiant “juif” qui apparaît pour la première fois dans son théâtre demeure un signifiant vide, sans référence, ni signifié : c’est l’autre, dans sa négation. Avec sa pièce, Dreyfus, Grumberg se penche plus directement sur la condition juive, telle qu’elle était vécue dans la Pologne des années trente, et il le fait par un biais narratif d’une grande efficacité dramatique : le destin d’Alfred Dreyfus. Juif et capitaine, qui avait été, à la fin du XIXe siècle, le révélateur de l’antisémitisme ambiant.  Le personnage du capitaine Dreyfus est sans aucun doute la personnalité de l’époque moderne qui incarne le mieux la manière dont l’identité juive, dans ses différentes facettes, a été instrumentalisé pour devenir l’objet d’un fantasme collectif qui s’est convertit en stéréotype du juif cosmopolite incapable de sentiment patriotique.

Une des sources de Dreyfus peut être trouvée dans la nouvelle, «Dreyfus à Kassrilevké » de Scholem Aleichem, le fondateur de la littérature yiddish. Le récit se situe au moment de l’affaire Dreyfus.

L’article d’Émile Zola

Des juifs d’un Schtetl,une bourgade typique de Pologne éloignée du monde occidental, attendent avec impatience qu’un des leurs, abonné à un journal hébreu, vienne leur donner des nouvelles du monde. Lorsqu’ils apprennent qu’un capitaine juif, un nommé Dreyfus, est accusé d’avoir livré à une puissance étrangère des secrets d’État, la nouvelle n’a guère éveillé l’intérêt. Quelqu’un a même fait cette remarque : « Il y a tout de même d’autres manières de gagner sa pauvre croûte ! ». La nouvelle de Scholem Aleichem, comme la pièce de Grumberg, mettent en évidence un des traits du stéréotype du Juif.

Pour les antisémites, un juif capitaine de l’armée française, ne pouvait qu’être un traitre en puissance. Pour les juifs du Schtetl, impossible d’imaginer qu’un juif puisse devenir capitaine, même en France.  Ou alors, le personnage ne devait pas être très “cacher”.         

   Dans, Vers toi Terre promise, Grumberg laisse le chœur poser la question : « Qu’est-ce qu’un juif ? » L’interrogation trouve sa légitimité à l’occasion de la rencontre du couple Charles et Clara Spodek, avec la supérieure du couvent qui a recueilli pendant la seconde guerre leur fille aînée, alors que la plus jeune a été déportée. La supérieure leur a suggéré, pour supporter leur douleur, de se tourner vers la prière. Charles lui réplique qu’en tant qu’athée, il ne prie pas ; il précise même que le mot athée possède « une connotation trop religieuse à son goût ». Son interlocutrice ne peut comprendre ce qui lui paraît être une contradiction insoutenable : — « Peut-on être juif sans pratiquer la religion juive ? »

 La mère supérieure a posé une question pertinente. La réalité contemporaine montre que c’est possible, et cette situation, en France est loin d’être minoritaire. Pour un grand nombre de personnes, “être juif” semble impliquer l’appartenance à la confession juive. Il y dans cette prétendue concordance, un trait du stéréotype du Juif. Un exemple particulièrement significatif a été donné par l’ancien Président de la République, François Hollande, qui dans son discours prononcé à l’occasion de la commémoration de la libération d’Auschwitz ( 27 janvier 2015), s’est adressé à ces compatriotes juifs par la formule : « Vous, Français de confession juive ». Cette formule signifierait-elle qu’il s’adressait uniquement aux juifs croyants ? Les juifs incroyants seraient-ils, à ses yeux, des juifs de seconde catégorie ?

Le président actuel du CRIF n’est pas loin de le penser, lorsqu’il s’adresse, lors du dernier dîner du CRIF (20 février 2019) aux membres de son institution (les organisations juives de France, dont un certain nombre sont laïques et dont les adhérents sont athées) en parlant des « Français de confession juive qui représentent moins de 1% de la population globale du pays. » ( Le Monde , 22 février)..


[1]Cf. J. Caune, Le théâtre de Jean-Claude Grumberg, mise en pièces de la question juive, Le bord de l’eau, 2016.[



[1]Jean-Claude Grumberg, Pour en finir avec la question juive, Actes sud, 2013.



L’identité juive : entre unicité et universalité


Le peuple juif reste une entité problématique dans la mesure où ce peuple vit dans des territoires dispersés, use de langues distinctes, celles du pays d’accueil ou des langues comme le yiddish ou le ladino. Cette entité existe de manière incarnée, d’une part dans l’appartenance de la personne au judaïsme, défini par la transmission d’un texte et son interprétation, et d’autre part, du fait d’une sensibilité culturelle et d’une mémoire. Sensibilité et mémoire juives, bien que nourries et transmises par le judaïsme, ne s’accompagnent plus nécessairement de l’observation des rituels religieux et de la pratique.
Pour Hanna Arendt, « L’histoire juive offre ce spectacle extraordinaire d’un peuple, unique à cet égard, un peuple sans gouvernement, sans pays et sans langue ». André Neher, rabbin et philosophe, dans un livre majeur, L’identité juive, a posé et traité la question préliminaire : « Y-a-t-il une identité juive ? Peut-on parler d’un homme juif ? » Pour Neher, l’identité Juive n’est pas exclusivement religieuse et théologique ; elle est aussi anthropologique et sociologique. Judaïsme, comme religion, et Juif, comme condition existentielle, sont, à ses yeux, dans une relation réciproque et indissociable.
L’homme juif est d’abord l’homme hébreu, l’homme qui se rattache à Abraham, celui qui rejette les divinités multiples et se réclame du Dieu unique. Abraham est l’homme de l’expérience du passage, (en hébreu ivri). L’homme juif en tant qu’Hébreu est exil permanent. Neher met en évidence la tension interne de l’identité juive. L’unique et l’universel. L’Unique : celui qui accepte d’être autre : Israël, peuple solitaire, séparé des autres peuples par l’obéissance à une loi qui l’astreint à des rites particuliers dans tous les domaines de sa vie. Mais aussi l’universel. Celui qui vise à parler pour « tous les hommes » ; celui qui affirme qu’un non-Juif (le Gentil) qui vit en Juste, dans le respect et la reconnaissance de l’autre, est l’égal du grand prêtre. Les éléments constitutifs de cette tension (l’élection, l’exil, le respect des commandements, etc.), qu’on les considère comme mythiques ou porteurs d’une tradition, sont une réserve particulièrement féconde pour générer des stéréotypes multiples.

[1]Aujourd’hui, on peut se demander, à juste titre, si l’antisionisme, envisagé comme une idéologie qui rejette  la légitimité de l’État d’Israël, n’est pas une forme contemporaine de l’antisémitisme.

[2]H. Arendt, op. cité, p. 19.

Phénoménologie du stéréotype du Juif


Avec l’émancipation des juifs, l’Être-juif s’intègre, en France, dans l’histoire de la République qui, depuis la Révolution, se reconnaît dans la déclaration de Clermont-Tonnerre lors du débat sur l’émancipation des Juifs : « Tout pour les Juifs comme citoyens, rien pour les Juifs comme nation ! ». Les juifs du XIXe siècle se trouvèrent confrontés à une dilemme : celui d’avoir à choisir entre « l’universalité humaine et la particularité juive ».

Le judaïsme affirme que l’on reste juif (au sens de l’appartenance à un peuple) quand on a cessé d’être juif au sens de la pratique de la religion. C’est la raison pour laquelle, le phénomène de la Haskala (les Lumières juives au XVIIIe), émancipation spirituelle, portée en Allemagne, par Moses Mendelssohn, demande à ses coreligionnaires d’être à la fois juifs et allemands.
La multiplicité des manières d’être, et de se dire, Juif permet de comprendre la capacité du stéréotype du Juif d’acquérir ou de perdre des éléments constitutifs et de se transformer. Polymorphe et hétérogène dans ses éléments, le stéréotype n’a cessé de se diffuser à partir de la fin du XIXe siècle. Cette plasticité a accompagné le développement de l’antisémitisme dès la fin du XIXe siècle. Dans la mesure où l’antisémitisme catalogue et assigne une nature à l’homme juif, il le fige dans ses rapports aux autres. Et ce qui pouvait être considéré comme une opinion construit une idéologie dont la fonction est d’assujettir des individus concrets.


L’antisémitisme se formule à partir du moment où les juifs peuvent opter pour l’assimilation, voire la conversion. En devenant moins visibles, ils deviennent plus facilement, à la moindre crise économique et sociale, la cible d’accusation de complot ou d’infidélité à la nation qui avait permis leur assimilation. La société civile, qui les avait intégrés était susceptible, au moindre ébranlement, de désigner les Juifs comme une part maudite, de les stigmatiser comme un peuple dans le peuple, une nation dans la nation. Dans ce cadre historique et culturel, il devient difficile de distinguer un juif d’un non-juif, sinon par le patronyme, dès lors qu’il n’y a plus de signe vestimentaire ou d’appartenance religieuse pour l’identifier.


Dans ses usages — ses figures et son inscription dans les discours — le stéréotype du Juif tire une grande partie de ses contenus de la judéophobie qui se singularise par sa persistance dans l’Histoire. La haine antijuive représente, selon la formule de Léon Poliakov, un « funeste legs chrétien » qui s’est transmis avec la qualification du peuple juif de « peuple déicide ». Les réaménagements du Concile œcuménique Vatican II ont permis de prendre des distances avec ce que l’historien Jules Isaac, à la même époque (1962) appelait « l’enseignement du mépris ».
La responsabilité chrétienne dans la diffusion de la falsification historique qui attribue aux juifs la crucifixion de Jésus ne doit pas occulter un antijudaïsme préchrétien, qui n’était pas de nature théologico-politique. Celui-ci avait beaucoup à voir avec le monothéisme et le rejet des idoles par le judaïsme. Ces deux trop rapides remarques pour signaler que les sources de différentes figures du stéréotype du Juif se déploient selon un large faisceau. « Les fables qu’on se raconte sur les juifs », pour citer Flavius Josèphe, l’historien juif-romain, se sont perpétuées sous des formules toutes faites tout au long de l’Histoire.

Delphine Horvilleur rabbin du Mouvement juif libéral, dans un livre remarquable, Réflexions sur la question antisémite, porte un regard d’une grande profondeur sur le phénomène de l’antisémitisme à partir d’un pensée herméneutique de la Bible et de la tradition rabbinique.

L’originalité de son propos est de marquer, de l’intérieur de la pensée juive, telle qu’elle s’exprime dans les textes sacrés et la pensée philosophique, la structure relationnelle entre l’expérience juive et ce qu’elle met en lumière : une pensée idolâtre, une peur de l’étranger et de l’autre, un rejet de l’universalisme.

Les mythes antijuifs : souches des stéréotypes


Pierre-André Taguieff distingue six thèmes constitutifs de la judéophobie. Les traits de ces derniers sont autant d’éléments qui peuvent entrer en combinaison pour construire les différentes formes du stéréotype du Juif. Le noyau de l’idéologie antijuive se situe dans l’accusation de séparatisme du peuple juif. Celle-ci est fondée sur une dimension de la réalité, celle du respect strict de la halakha (loi religieuse) qui définit les “commandements” s’appliquant à la vie quotidienne (cacherout et rituels). Deux autres traits sont relatifs à l’accusation de déicide et de meurtre rituel censé reproduire la crucifixion de Jésus.

Les trois derniers se rapportent à la fétichisation de l’argent, illustrée par l’usure et la spéculation financière, à l’accusation de complotisme et, enfin, à la prétention d’une supériorité raciale, relevant de l’appartenance au peuple élu. Ces thèmes ont donné naissance à des mythes qui ont pris des formes narratives diverses.

Identité juive et stéréotypes du Juif

Le stéréotype du « Juif errant », ce personnage légendaire qui continue de nourrir l’imaginaire contient, dès le début de sa diffusion, au XIIIe siècle, des éléments empruntés aux mythes antijuifs. Edmond Fleg, poète, romancier et essayiste du premier tiers du XXe siècle, raconte dans son livre, Jésus raconté par le Juif errant, de manière savoureuse et profonde, le destin de ce contemporain du Christ. Ce juif a croisé le chemin de Jésus lors de sa montée au calvaire. Condamné à l’errance perpétuelle pour avoir refusé un instant de repos au Christ, il parcourt le monde, son corps se renouvelant à chaque siècle. L’histoire du Juif errant présente, dans ses multiples versions, toutes les caractéristiques du mythe : la structure qui permet son exploitation par une pensée judéophobe conjugue l’image du juif déicide et du juif apatride.
Un autre mythe s’est perpétué jusqu’à notre époque, celui du comploteur, du semeur de troubles. Ce mythe est repris par les « Protocoles des Sages de Sion ».




Selon ce faux fabriqué au début du XXe siècle par la police du Tsar, les Juifs seraient partout ; ils chercheraient à contrôler le monde par les médias et la finance ; ils agiraient masqués et influenceraient les décisions au plus haut niveau des Etats. `
L’antisémitisme n’est devenu influent sur le plan politique « qu’à partir du moment où il est passé du stade de récit de conte d’épouvante à celui de théorie liée à des contextes beaucoup plus modernes » . Un stéréotype dont les racines sont sociale et économique a gardé toute sa force : celui concernant le pouvoir de l’argent à partir de la figure de l’usurier juif.


De Shylock à la « société du marchandage »


Jusqu’ XVIe siècle, le prêt à intérêt fut interdit aux chrétiens. Être juif était un statut parmi d’autres, le plus bas et le plus proscrit, —disposait du privilège de prêter de l’argent ». Le Juif n’appartenait à la société qu’en qualité d’usurier, de même qu’il ne faisait partie de la culture qu’au titre de d’ennemi et de meurtrier du Christ. Ainsi, haine sociale et haine religieuse ont pu se conjuguer et s’amalgamer. L’assimilation économique des juifs, au XIXe siècle, en Allemagne, privée d’ailleurs de toute légitimité politique « a fait d’un peuple d’opprimés et de persécutés un peuple de banquiers, de commerçants et d’universitaires » . L’antisémitisme moderne, n’en a pas moins recueilli l’héritage de la haine des juifs du Moyen-Âge. C’est ainsi que le stéréotype de l’usurier a pu devenir l’image du particularisme juif.
Karl Marx dans son texte de jeunesse, Zur Judenfrage, désigne systématiquement la forme juive de commerce par le terme stigmatisant de Schacher (marchandage)

. L’essence anthropologique du Juif comportant, selon Marx, deux attributs : l’égoïsme et le besoin bassement pratique. Peu de commentateurs, de l’œuvre de Marx ont noté la dimension clairement et violemment judéophobe de ce texte, comme l’ont fait par exemple Pierre Vidal-Naquet ou Léon Poliakof.

André Sénik, dans un livre particulièrement décapant, Marx, les Juifs et les droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, montre comment le texte de Marx, porté par un langage philosophique sur le thème de l’émancipation, développe une conception qui appelle la société à « s’émanciper de la judéité », voie de l’émancipation humaine.
L’idée que les Juifs sont naturellement intéressés par l’argent est parmi les plus anciens stéréotypes du Juif, l’un de ceux qui continuent d’avoir un impact sur la manière dont ils sont perçus aujourd’hui. Il présente le Juif comme l’incarnation de la cupidité commerciale, l’exploiteur des pauvres et la source de souffrances économiques et de misère pour les masses.
La première expression littéraire de la figure de l’usurier juif est à rechercher dans le drame de Shakespeare, Le marchand de Venise, avec le personnage de Shylock.

Caricature où Shylock brandit le contrat entre Shylock et Antonio

Dans cette pièce, écrite à la fin du XVIe siècle, Shylock est un usurier juif qui accorde à un marchand chrétien, Antonio, un prêt garanti sur une livre de sa chair, s’il devait se trouver dans l’incapacité de rembourser sa dette. Shylock est loin d’être une caricature ou l’objet d’un procès à charge de la part de Shakespeare.

Al Pacino,, dans la version filmée

Shylock est un grand personnage de théâtre, complexe par l’humiliation permanente dont il est l’objet ; pitoyable et monstrueux, si l’on considère la vengeance exercée sur son débiteur.

Du parvenu au paria

Une grille d’analyse de la condition juive au XIXe siècle, en Occident, est proposée par Hanna Arendt dans un article capital : « Le Juif comme paria : une tradition cachée ». L’histoire juive moderne a commencé au XVIIIe siècle, lorsque les juifs fortunés vont recevoir de la part de l’État-Nation, en quête de capitaux pour ses activités économiques, certains privilèges.
Une majorité de Juifs qui n’ont pas voulu, ou pu, devenir des parvenus sont restés des « parias conscients ». Le concept de « peuple paria » désigne une position d’exclus de la société qui a été celle des juifs durant tout le XIXe siècle en Allemagne, dans l’empire austro-hongrois, ou en Angleterre. Ce concept de nature politico-social conduit Arendt à distinguer, d’une part, les qualités juives reconnues (l’humanité, l’humour, l’intelligence désintéressée …) qui sont celles des parias et, d’autre part, les défauts juifs (le manque de tact, l’imbécilité politique, la dissimulation, l’arrogance, l’avarice…) qui sont caractéristiques des parvenus. On comprend combien cette distinction binaire, donc simpliste, peut être à l’origine d’une diversité de stéréotypes qui peuvent mêler des éléments empruntés à l’une et l‘autre de ces catégories.


Schlemihl et Schnorrer

Je n’évoquerai ici que le premier type de paria, incarné par deux figures de la littérature : le Schlemihl et le Schnorrer. Le premier, terme yiddish désigne une personne qui n’a pas de chance, à l’instar du héros de von Chamisso de La merveilleuse histoire de Peter Schlemihl, dans laquelle le héros vend son ombre à Satan.
Hannah Arendt pour définir le type du Schlemihl fait référence au poème de Heinrich Heine, grand poète allemand, juif converti, qui dans « La princesse Sabbat », première de ses Mélodies hébraïques, dépeint son peuple sous la figure d’un prince transformé en chien par un sortilège . Personnage ridicule tout au long de la semaine, il retrouve sa forme humaine et princière chaque vendredi soir. Le Schlemihl est dans le monde du Yiddishland, un stéréotype du petit peuple ; il est le héros malgré lui de très nombreuses blagues juives. Quoi de plus significatif que de citer un Witz qui donne à deux Schlemihl l’occasion de deviser sur leur vie, si on peut appeler cela une vie.


« Quelle terrible époque nous vivons, se plaint le premier. L’inflation, la déflation le chômage, les dettes qui s’accumulent….Je vais te dire, je ne me souviens plus de la dernière nuit où j’ai vraiment bien dormi ».
— « Ah bon ? » fait le second, un vrai Shlemihl. Moi je dors comme un bébé ! »
— « Et comment fais-tu », s’étonne le premier ?
— Eh bien je me réveille toutes les deux heures. Et je crie !

Il faudrait sans aucun doute citer d’autres figures du paria évoqué par Freud et par la littérature yiddish : celle du marieur ou encore celle de l’angoissé permanent.

Les éléments de ces dix dernières années, en particulier en France, ont vu se manifester un antisémitisme qui conduit au meurtre, à la profanation des tombes et des signes de la mémoire des victimes. La stigmatisation et la haine qui reprend, en les actualisant, les stéréotypes du Juif ne peuvent pas se réduire à des faits de langage, à des clichés, à des caricatures… Ces phénomènes sont une menace pour la République et pour la paix civile : « Quand vous entendez dire du mal du juif, écrivait Frantz Fanon, tendez l’oreille, on parle de vous ».

Français, tâchons d’avoir l’oreille fine, quelles que soient nos religions ou nos origines. Il en va de l’honneur de la République

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