Joséphine Baker n’est pas au Panthéon : elle revit au Brésil.

Dans un article, publié dans Le Monde, le 16 décembre 2013, remarquable par sa pertinence et sa problématique, Régis Debray pose indirectement la question de la reconnaissance par la France de sa diversité culturelle. Cette dernière n’est pas en contradiction avec l’identité nationale et ce qu’elle représente.

Fidèle à sa volonté d’inscrire la problématique de l’identité dans une histoire complexe et bouleversée, et dans une mémoire éclatée et constitutive, Debray évoque la figure de Joséphine Baker. Il propose de lui rendre les honneurs du Panthéon. Cette idée n’est ni une provocation éditoriale ni une plaisanterie. Elle est un acte poétique, non suivi d’effets politique et événementiel mais riche de valeur symbolique

« Et si Joséphine Baker entrait au Panthéon ? ».

Cette femme, noire, américaine, libertaire et Résistante pourrait « mettre de la turbulence et du soleil dans cette crypte froide », estime l’écrivain et philosophe Régis Debray. « En lui rendant les honneurs du Panthéon, l’époque ne ferait qu’endosser haut et fort ce qu’elle a de singulier, et de plus dynamique. Elle se distingue de ses devancières par ceci que la femme libre, le colonisé, le coloré des confins, le bi ou l’homosexuel, ont fait irruption à l’avant-scène, avec des formes d’art jusqu’alors dédaignées, la danse, le rythme, le jazz, la chanson ».

Cette Américaine naturalisée en 1937, libertaire et gaulliste, croix de guerre et médaille de la Résistance », d’origine métissée afro-américaine et amérindienne », fit les beaux jours des Folies-Bergères. Elle eut deux amours : son pays et Paris. Debray rappelle dans son article ce que fut la vie de Josephine.

C’était très incorrect, avant-guerre, de se produire les seins nus, d’aimer un petit auteur de polars, Simenon, et d’ensorceler cubistes et surréalistes.

J.Baker, dans la revue nègre

Et très risqué, aussi, précise Debray « chez « les saltimbanques » en vogue, plutôt insolite d’entrer dans les services secrets de la France libre en 1940, d’épouser en 1955 la cause des Noirs nord-américains (en se faisant chasser des grands hôtels de New York), d’assister en 1966 à la Conférence tricontinentale de La Havane – en soutenant les mouvements de libération latinos – et d’engloutir sa fortune pour entretenir une famille arc-en-ciel avec douze enfants adoptifs, de tous horizons »

Le président de la République, en 2013, François Hollande, à la recherche de figures féminines pour entrer au Panthéon, n’a pas entendu cette proposition. Il n’avait ni l’oreille suffisamment fine ni le courage politique, et encore moins la sensibilité culturelle pour comprendre l’importance de la proposition de Debray. Celle-ci portait une valeur symbolique forte ; elle avait le mérite d’être un signe en résonance avec les exigences de notre temps ; elle présentait aussi une ouverture large, au delà de la diversité culturelle, aux composantes multiples et ouvertes de la culture.

À la surdité et à l’autisme de la « société profonde », et de son personnel politique, répond la créativité et la sensibilité d’artistes brésiliens qui ont créé, il y a un an, un petit bijou théâtral et musical, Josephine Baker, a Venus negra.

( Voir des séquences du spectacle »avec le lien avec Youtube du spectacle Brésilien, Josepehine Baker, a Venus negra,https://www.youtube.com/watch?v=Ddeo0YDHEs4

Le spectacle n’est pas un biopic. Bien au contraire.

Il se donne à voir pour ce qu’il est : un hommage à Josephine Baker, hommage qui se construit au vu du public. La comédienne, Aline de Luna, en costume quotidien arrive très simplement de la salle pour s’asseoir sur le bord de la scène, face au public. La scène est vide. Un piano en cour ; des chaises; des lutrins…

Aline de Luna

Une fois assise, Aline de Luna s’était adressée au public. Je n’ai pas saisi ce qu’elle nous racontait — quelques mois d’apprentissage du brésilien ne m’avaient pas suffit pour entrer en compréhension de ce qu’elle disait . En revanche, le ton de la conversation, l’absence délibérée de jeu, l’intimité de sa parole… m’ont fait comprendre que ce n’était pas le personnage de Josephine Baker qui nous parlait mais l’actrice. Elle semblait introduire la suite —le spectacle —, en confiant peut-être les intentions et la motivation qui devaient être les siennes. Puis tout aussi simplement, elle s’était levée, avait rejoint une petite table sur le côté de la scène sur laquelle était posée un miroir et quelques éléments de maquillage. Deux musiciens étaient venus se placer sur un petit praticable sur la scène ; un troisième s’était installé devant le piano ; une accessoiriste avait surgi des coulisses poussant un portant de costumes…

Les conditions du spectacle étaient réunies et Aline de Luna s’était transformée dans une représentation du personnage de Josephine Baker.

Nous venions d’assister à la métamorphose de l’actrice en personnage de fiction. Et le charme du spectacle pouvait opérer sur les spectateurs. Il y avait là une technique inventée par Bertold Brecht, dans les années cinquante, destinée à combler le fossé entre la scène et la salle et empêcher la double illusion, d’une part, celle de l’identification de l’acteur au personnage, d’autre part, celle du spectateur au personnage. À aucun moment l’actrice ne jouait à être Josephine Baker : elle s’emparait des chansons créées par cette dernière et les interprétait avec une grande complicité avec ces trois musiciens.

Aline et ses deux musiciens

.La magie du spectacle résultait du  » et vient » sans couture ni rupture, du la performance, chantée, jouée, dansée et de l’évocation avec des moyens élémentaires du personnage de Josephine Baker.

La vraie Josephine ; la représentée

Et la représentation pouvait suivre son cours, alternant le spectaculaire de la revue du music-hall et l’ironie du cabaret.

L’univers de la revue
L’esprit du cabaret
Le personnage mythique »
Le personnage historique : médaillée de la Résistance

Josephine Baker, artiste complète, figure emblématique, femme généreuse était entrée à nouveau dans l’histoire du spectacle. Et Rio « ville merveilleuse » lui rendait hommage et accomplissait, partiellement, le vœu de Régis Debray.

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