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Tisser les liens du Vivre-Ensemble

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                    Ce que je suis…

Ce que nous sommes…


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Ce qu’il faut mettre en partage pour vivre ensemble

Il faut peut-être des événements exceptionnels pour se rendre compte que ce nous sommes ne vaut que pour pouvoir être partagé. Le dimanche 7 janvier a été un de ces moments.

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Nous nous sommes reconnus dans la parole de l’autre : « Je suis »…,  et ce « Je suis », décliné sous de multiples formes nous a-t-il permis de nous reconnaitre dans un Nous ? Un Nous qui n’enfermerait personne dans sa communauté ; un Nous volontairement choisi, un Nous d’humanité partagée.

Ce qui s’est passé ce dimanche du 11 janvier, n’a aucune chance de se prolonger si  un travail de réflexion et de mise en place de relations sociales et culturelles ne se met pas en marche. Ce travail doit s’inscrire  dans un tissu urbain mité et déchiré par le chômage, la violence, le racisme. Ce qui est advenu dans l’événement doit se transmettre et devenir  l’objet d’une action collective qui ne soit ni un discours général d’intention  ni une juxtaposition de mesures sans lien entre elles. Ce qui est à reprendre est la question du commun telle qu’elle se pose dans le langage, la production du symbolique, les pratiques culturelles.

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Depuis une dizaine d’années, l’expression le “vivre ensemble” est venue se glisser dans les discours publics sans que la notion soit clairement exposée. Écartelée entre un usage ordinaire et passe partout et un instrument de pensée, la présence de l’expression dans la parole publique est une réaction à une situation socio-politique dégradée où les fractures sociales, les antagonismes culturels, la dispersion des pratiques et des langages ont été en s’amplifiant.

La juxtaposition du verbe, Vivre, et de l’adverbe, Ensemble, apporte-t-elle un supplément de sens ? La prolifération de cette expression au contenu pauvre vaut-elle comme constat d’une société éclatée, dont les fractures vont en s’accroissant ?

Est-elle une injonction à oublier nos différences ou au contraire à les accepter en prenant en compte la diversité culturelle  dans une société mondialisée ?

images-4N’était-elle pas aussi, et surtout, l’expression d’une difficulté à penser les liens qui font société,

Vivre ne peut se penser que comme affirmation et histoire singulière. Vivre est le fait d’une personne : d’un sujet de parole et d’action. Vivre ? Pas d’autre alternative que vivre dans un rapport à l’Autre, comme personne, et dans la relation aux autres.

Le “vivre ensemble”, pour ces raisons, est une réalité à considérer comme un phénomène culturel, en ce sens qu’il met un jeu un partage de sensibilité, de comportement et de regard sur le monde. Je l’examinerai dans l’instance du présent, tel qu’il vécu, ici et maintenant. Ce présent ne peut ignorer ni sa relation au passé ni sa projection dans un futur dont l’avènement doit être l’objet de délibération et de mise en commun. Hannah Arendt, dans sa préface, à La crise de la culture, faisait résonner la citation de René Char, “Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », avec celle de Tocqueville : “Le passé n’éclairant plus l’avenir. l’esprit marche dans les ténèbres ».

Quelles que soient les approches, philosophiques, psychosociologique ou sociologiques, la question de la personne — du sujet de parole et d’action — ne peut se poser sans référence à la relation à l’autre, envisagée dans le contexte et la situation qu’ils partagent. La dimension sociale et politique est fondamentale, dans la mesure où c’est elle qui donne le sens de et à la relation interpersonnelle.

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L’expression apparaît avec ses différentes graphies : vivre ensemble et vivre-ensemble. La présence ou non du trait d’union n’est ni formelle ni secondaire. Le trait d’union transforme une signification relative à la coexistence des personnes, des groupes et des collectifs dans un territoire en une ouverture à retisser les liens qui se sont relâchés et qui fragilisent la société.

Il s’agit de construire une problématique de la relation Je/Tu/Nous, en fonction de ce qui est commun et qui relève d’une approche culturelle. C’est la raison pour laquelle je choisirai la graphie, “Vivre-Ensemble”. Elle indique une double entrée, celle de l’expérience vécue et celle de relation interpersonnelle.

Peut-être faut-il aussi passer aux majuscules, non pour permettre à l’expression de se pousser du col mais pour en faire un concept politique qu’il faut approfondir et contextualiser, ce que je me propose de faire. Donc allons-y pour écrire Vivre-Ensemble. 

Le Vivre-Ensemble est une construction sociale.

Il suppose donc une volonté politique, (un projet), celui de la Cité ; il doit trouver les moyens d’un langage partagé par ceux qui s’en réclament.

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Le Vivre-Ensemble est à mes yeux une métaphore analogue à celle du tisserand dans la Cité grecque. Le vivre-ensemble comme mode de vie et trait culturel est donc à envisager à travers le trait d’union à prendre au sens littéral, celui du lien social (différent de la notion de cohésion sociale), et métaphorique celui des éléments symboliques qui permettent de faire corps, de faire société.

La notion du Vivre renvoie à premier lieu à la singularité de la personne, à sa construction, à la réalisation de Soi. C’est-à-dire à la capacité à dire Je, à se nommer. Ce Je qui pour s’énoncer doit s’adresser à l’autre . La parole qui assigne à l’autre une nature est le prototype de la parole qui n’ouvre sur aucune relation. Lorsque l’échange des paroles vient à manquer, il n’y a plus de rapports à soi. Comme le rappelle Ricœur : « Le plus court chemin de soi à soi est la parole de l’autre qui me fait parcourir l’espace ouvert des signes ».

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La notion “ensemble” relève du groupe, du collectif, de la communauté de ce qu’elle met en partage, de la société. Elle est une question éminemment politique.

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 Qui est ce Nous destiné (convoqué) à vivre-ensemble ?

Pourtant, le trait d’union va au-delà de la coexistence des groupes, collectifs  des communautés : il suppose un projet commun, une mise en partage.

L’être humain ne peut vivre qu’en société, que celle-ci soit nomade ou urbaine ; rurale ou industrielle. La condition humaine  se vit à travers le travail, l’action politique et la création artistique qui sont des modalités de la vie active comme le développe Hannah Arendt dans La condition de l’homme moderne.

Sur un autre plan, le Vivre-Ensemble a besoin de récits et de leur énonciation dans la sphère publique pour “faire société”.

Comment nous pensons-nous ?  Avec qui sommes-nous réunis et comment ?

Le Nous de l’État-Nation, n’est pas de même nature que le Nous d’un État fédéral ou d’une communauté ethnique » ou religieuse. Ce Nous relève d’une catégorie politique, fragilisée par la mondialisation ; l’extension des libertés individuelles ; la reconnaissance des diversités culturelles et des droits culturels.

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L’opposition communauté/société ne peut plus se concevoir avec la même évidence que celle que définissait Tönnies, à la fin du XIXe siècle : la communauté qualifiant un groupe qui exclut la singularité des individus qui ne valent et n’existent que par leur appartenance au groupe. Aujourd’hui deux réponses différentes sont données à la question de la communauté : la réponse anglo-saxonne qui reconnaît l’identité communautaire dans nombre d’activités sociales et politiques ; la réponse républicaine qui recherche l’intégration des communautés dans la société. Cette dernière réponse est en crise. C’est elle qu’il faut repenser en prenant en compte les différences et les droits culturels de chacun.

La reconnaissance d’une société éclatée

Au début des années soixante-dix, le sentiment qui prédomine est que le phénomène de crise concerne la place de la culture dans la grande mutation des sociétés contemporaines. La recherche du taux de croissance le plus élevé ; la transformation accélérée de l’appareil économique ; les migrations considérables à l’intérieur de chaque pays créant une masse flottante de déracinés. La crise n’est pas seulement de nature économique : elle a des composantes sociétales qui affectent la place de l’individu dans ses relations au monde vécu, du fait du développement incontrôlé du cadre de vie..

Dans les années quatre-vingt-dix, les demandes faites au secteur culturel de participer à la réduction de la « fracture sociale », se sont formulées sur le registre d’une incantation qui n’était pas sans illusion. La fracture sociale, bien que désignée, n’était pas analysée en termes d’exclusion, de précarité, de ségrégation par rapport au logement et à l’école et de dispersion des langages[1]. Aujourd’hui, il apparaît que la démocratisation culturelle, conçue comme extension sociologique des publics des œuvres légitimes, ne soit plus susceptible de réduire les inégalités culturelles. Des années 70 à la première décennie des années 2000, la question est toujours de même nature. Comment la culture peut-elle alors, à travers les interventions portées par les pouvoirs publics, intervenir comme moyen pour s’opposer à l’implosion de la société et au déchirement du tissu social ?

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[1] Jean Caune, « Pratiques artistiques et médiation culturelle : la construction du lien social », dans Médiations, Les essentiels d’Hermès. CNRS éditions, 2010, p. 96.

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Classé dans démocratie et politique, Démocratisation culturelle

Raisons d’une débâcle ; ressorts d’une défaite

La déroute de Jérôme Safar et de sa liste, tout comme la très large victoire du Rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes conduite par Éric Piolle ne peuvent se comprendre qu’une fois inscrites dans le contexte de l’histoire politique de Grenoble de ces trente dernières années.

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Acteur engagé, c’est ce que je voudrais tenter de faire. Mon jugement ne prétend pas à l’objectivité ; il vise à produire une analyse compréhensive qui conjugue rationalité et empathie afin de saisir les motivations et les points de vue des acteurs. Cette analyse se propose de confronter le détachement des électeurs du PS à la gestation d’un rassemblement des forces de gauche, citoyennes et écologistes. Cette naissance a su progressivement nouer des relations de confiance entre des mouvements qui ont accepté de mettre de côté leurs différences et de s’engager dans la mise en place d’un dispositif de réflexion et d’action.

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réunion de travail entre responsables de mouvements du Rassemblement

Dans le même temps, le PS, parti de notables, enfermés dans leur « Hôtel de ville » et englués dans des relations clientélistes, s’est pétrifié au point de se priver des capteurs susceptibles de lui indiquer les attentes des citoyens. Le processus de rassemblement s’est construit en deux temps. En premier, celui de l’élaboration collective d’un projet défini plutôt comme une méthode d’action politique que comme une addition de promesses.

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 Dans un second temps, celui de la campagne électorale proprement dite qui a su, par sa créativité et sa présence dans les quartiers, faire souffler un courant d’air frais qui a balayé les propos lénifiants et outranciers de la liste de Jérôme Safar et suscité des engagements de citoyens impatients de donner une chance à ce rassemblement susceptible de tourner une page de l’histoire de Grenoble écrite depuis 1995, durant trois mandats exercés par le PS. Sa victoire du Rassemblement s’explique, tout autant, par le désaveu d’une équipe et d’un homme enfermés dans leurs certitudes que par l’espoir de redonner une parole à des forces vives, sociales et culturelles, qui s’étaient vues contenues par les professionnels de la politiques et leurs experts.  

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Les grenoblois ne se sont pas arrangés de ce slogan creux

Une histoire tourmentée

Après la victoire surprise de Carignon en 1983 et la progressive dégénérescence de son second mandat qui s’achève par sa mise en examen pour corruption et son incarcération, la gauche entame la reconquête du pouvoir avec la création de Grenoble Objectif 95 (GO 95), à laquelle participent certains responsables du PS. Au début janvier 1995, Michel Destot s’émancipe de ce rassemblement et pose sa candidature, comme « premier des socialistes », aux élections municipales. Arrivé en tête au premier tour, il conduit au second tour une liste de gauche plurielle (PS, PC, GO 95, Ades-Verts). Cette union, dont la victoire s’explique, en partie, par les poursuites judiciaires qui placent Carignon hors jeu, se prolonge dans la gestion municipale durant deux mandats, malgré les différences idéologiques et politiques, les tensions et les soubresauts… L’union n’est-elle pas aussi un combat ?

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C’est, sans aucun doute, l’action juridique de R. Avrillier qui a permis la mise en examen, en 1994, de l’ancien maire, que ce dernier appelle à juste titre le corompu

Les résultats positifs sont tangibles, en particulier avec le retour à la gestion municipale de l’eau, obtenue grâce à l’action juridique portée avec obstination par Raymond Avrillier, adjoint dans la municipalité dirigée par Michel Destot. Durant ce mandat, cette gauche de gestion qui accepte les contraintes et les limites du pouvoir municipal retrouve un ancrage dans le tissu social. Elle s’essouffle pourtant au cours du second du mandat 2001-2008. La dynamique de l’union, qui n’efface ni ne masque les différences de culture politique des constituants de la majorité, commence à piétiner. Elle se brise sur des dossiers tels que le stade, le projet de tunnel sous la Bastille et de rocade nord pour lesquels le Maire et le Président de la Métro imposent leurs solutions à la hussarde, sans véritable débat public ni concertation.

Des projets coûteux, décidés sans réelle concertaitonés Le comportement hégémonique du PS creuse les lézardes qui ne manquent pas de fissurer durablement la majorité de ce second mandat.

Le changement de pied de 2008

À l’occasion des élections municipales de 2008, Michel Destot, par commodité personnelle et calcul politique, opère un changement de pied. Il abandonne son point d’appui à gauche pour chercher un point d’équilibre à droite. Il introduit ainsi dans sa liste de premier tour des anciens amis de Carignon et des membres de son opposition du mandat précédent. Il entérine, au deuxième tour, une alliance avec le Modem et repousse ainsi les Verts dans l’opposition.

Ce bref récit met en évidence un tournant progressif mais profond : une dérive de centre droit. Seul l’accrochage du PC, à la majorité PS amorcé en 1983, analogue à celui de la moule au rocher, marque la survivance, sans signification réelle, du mythe de l’Union de la Gauche. Ce mythe fonctionne comme alibi. Il permet le maintien d’aparatchiks du PC grenoblois exsangue, en échange d’un soutien du PS aux municipalités communistes de la couronne grenobloise. L’histoire du mandat de 2008-2014 peut se raconter en termes d’usure du pouvoir du Maire ; de gouvernance de son cabinet, au détriment d’une délibération avec les partenaires politiques ; de distance accrue avec les forces vives de la Cité. C’est le délitement de la relation entre les élus et les citoyens qui a généré, dans les linéaments sociaux de la ville, la défaite du PS. Ce déchirement a nourri la volonté d’un rassemblement citoyen avec, et autour, de forces politiques hostiles à la conduite de projets urbains imposés selon une rationalité technocratique et l’affichage rhétorique d’une concertation, simple outil de communication, insensible aux attentes sociales.

Défection et prise de parole

La déroute et la victoire de 2014 ne sont pas simplement complémentaires ou symétriques. La première ne s’explique pas seulement par le bilan terne de la municipalité socialiste et de centre droit, plombée par des études coûteuses de projets avortés parce qu’irréalistes (la candidature aux JO, 1 million d’euros de frais de communication) ou rejetés par la population (le tunnel sous la Bastille et le projet de rocade Nord, 40 millions d’études).

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masaues   clé de 12  Tu-5   Elle est également le fruit d’une campagne fondée sur un catalogue de promesses et d’intentions qui n’avaient été ni réalisées ni même formulées durant le mandat. La réponse des électeurs grenoblois a conjugué deux types de réaction, mises en évidence par l’économiste américain, A.O. Hirschman, pour expliquer comment le public peut exprimer son mécontentement. A.O Hirsc

La  défection, c’est-à-dire la fuite de la clientèle d’une entreprise ou la démission dans le cas d’une institution, et la prise de parole, une action menée de l’intérieur par ces mêmes parties interviennent en interaction. Défection et prise de parole permettent, par exemple, de rendre compte du comportement des habitants de la RDA avant et après la chute du Mur.

Défection et prise de parole éclairent la déroute du PS. Défection vis-à-vis d’une politique déconnectée des réalités sociales et des pratiques culturelles. Prise de parole citoyenne concernant un certain nombre de projets relatifs à la vie dans la ville (stade des Alpes) ; le déplacement (le tunnel sous la Bastille et l’esplanade) ; l’interrogation raisonnée sur les risques des nanotechnologies (Collectif des Enjeux des Nanotechnologies à Grenoble) ; l’éducation (Collectif de défense de Mounier)… Ces prises de parole s’exprimaient à propos de question de la vie quotidienne. Elles s’opposaient à des décisions technocratiques, prises par des experts cantonnés dans leur domaine étroit. Elles témoignaient des limites d’une démocratie représentative devenue sourde et aveugle, à Grenoble. La déroute et la victoire, à Grenoble relèvent de logiques propres ; elles résultent d’une alchimie complexe. La défection est la conséquence de la surdité des élus PS à une parole citoyenne, certes éclatée et diffuse, mais significative. Cette indifférence est le symptôme d’un enfermement dans une certitude : celle de détenir la vérité politique, du seul fait de l’élection. La prise de parole, quant à elle, est portée par une exigence de citoyen : être sujet de sa propre vie – individuelle et collective-, et une volonté : être acteur de son destin.

Un effet d’aveuglement

Le Maire, son entourage proche, les élus de l’exécutif se sont laissés bercer, d’un côté, par le chant des sirènes médiatiques qu’ils ont contribué à mettre en musique dans l’agenda politique et, de l’autre, par les sondages. Le maire et son entourage auraient dû s’inspirer du comportement du sage Ulysse se bouchant les oreilles pour ne pas céder à la fascination et à la séduction de mélodies trompeuses. Simon Labouret, chercheur à Sciences-Po Grenoble, vient de montrer avec beaucoup de pertinence pourquoi les sondages n’ont rien vu venir (publié par afaucon, 02/04/014). L’examen quantitatif des intentions de vote, telles qu’elles pouvaient être évaluées par les sondages, ne pouvait rendre compte, à elles seules, d’un phénomène exige une attention à des courants profonds qui ont accompagné et amplifié la montée de la vague. Se retrancher, comme l’ont fait, les leaders de la liste du PS, derrière une explication attribuant leur défaite à un phénomène national de rejet du PS procède d’un jugement simpliste. À Grenoble, les voix perdues par le PS par rapport aux élections de 2008 représentent plus de vingt points ; celles gagnées par la liste du Rassemblement sont de 10 points et enfin la droite ne retrouve pas, au premier tour, ses voix de 2008. Les électeurs ne sont pas passés de la gauche à la droite ; ils sont resté à gauche, ils ont exprimé un refus de la majorité de Michel Destot et sont allés vers le Rassemblement. Au second tour, l’écart en termes de pourcentage s’est amplifié et a été multiplié par trois,. Une partie importante d’abstentionnistes, ainsi qu’une partie non négligeable d’électeurs socialistes ont rejoint la liste du Rassemblement. L’exception grenobloise est d’avoir creusé, au second tour, l’écart aussi bien avec la liste de l’UMP qu’avec celle de Jérôme Safar. C’est cette singularité qu’il convient de comprendre.

Les raisons enchevêtrées d’une débâcle

La débâcle de Safar et du PS présente trois niveaux d’explication. Le premier est d’ordre psychologique. Il exprime l’illusion d’un élu, installé mentalement et imaginairement dans le fauteuil de maire, qui se persuade qu’il est, par un phénomène quasi naturel, détenteur légitime des clés de la ville.

Une passation de pouvoir : parce que c’était lui ; parce que c’était moi.

Le second niveau est idéologique : il témoigne d’une conception étroite et figée de la démocratie. Enfin, le troisième est intellectuel. Des notions discutables et complexes, comme le “modèle grenoblois” ou l’Innovation, sont converties et instrumentalisées en slogans de campagne. Transformées en éléments de langage, ces notions conduisent ceux qui les véhiculent à produire un langage vide, sans réel écho pour tous ceux qui perçoivent ce langage technocratique comme l’expression d’un système dont ils sont exclus.

  Raison psychologique

Ce premier niveau s’est déployé dans le temps de l’élaboration de la liste et dans la conduite de la campagne de premier tour. Il se caractérise par un déni de réalité, et par un aveuglement qui en est la conséquence. Jérôme Safar était persuadé de gagner, puisqu’il était le meilleur. Ses adversaires n’étaient-ils pas des extrémistes réunis pour une mauvaise cause : détruire le modèle grenoblois ? De plus, ils n’avaient aucune compétence pour gérer Sa ville. Cette suffisance ressemble, par bien des aspects, à l’attitude de la droite giscardienne qui, en 1981, déniait à la Gauche réunie, la capacité de diriger le pays. Ce processus d’auto-intoxication a donné lieu, le lendemain du premier tour, à un coup de poker joué avec une simple paire.pairejpeg

   Une paire constituée par l’ambition d’un maire ayant vécu depuis près de deux ans dans l’attente d’un poste ministériel et le sentiment du dauphin, convaincu d’avoir reçu l’héritage, du fait de ses propres qualités.

N’était-il pas le plus ancien dans le grade le plus élevé ? Les résultats du premier tour auraient pu provoquer une réaction de lucidité ; ils n’ont fait que conforter l’illusion. Jérôme Safar a ainsi rejeté la proposition d’Éric Piolle : une alliance de second tour, sur la base des résultats du premier. Le récit de la défaite se transforme en farce. L’homme d’appareil du PS s’installe dans une posture de refus d’un accord d’appareil. Incapable de reconnaître la défaite, il se maintient, déclare-t-il, pour ne pas tomber dans le déshonneur. Il récoltera les deux.

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Piolle et Safar sont dans le tram. Safar déraille. Qui reste en piste ?

Une délégitimation de la liste du Rassemblement

Le second niveau, de nature politique, consistait à reproduire à l’identique la tactique de 2008 : celle qui avait rejeté les Verts dans les ornières de l’opposition. Cela avait marché une première fois ; cela devait se reproduire une seconde. Vision à courte vue, aveugle à la souffrance sociale, à la défiance vis-à-vis du politique, à la perte de l’espoir. La transmission de légitimité du maire à son dauphin, a tracté une liste composée par ce dernier, dans la perspective d’une fusion de second tour avec la liste de centre droit présentée par Philippe de Longevialle. La tactique s’est doublement effondrée : Safar a fait moins que Piolle. Et Longevialle a sombré avec moins de 5%. Le monde politique grenoblois devait tourner en 2014, comme il avait tourné en 2008. Le monde avait changé : il s’était installé durablement dans une triple crise économique, sociale et politique.

Le calcul politique ne s’appuyait pas sur une perception lucide de la situation politique mais sur le sentiment d’une légitimité incontestable à exercer le pouvoir. Comment pouvait-il en être autrement puisque ceux qui avaient eu le pouvoir, et voulait le conserver à tout prix, se décernaient à eux-mêmes un satisfecit ? Et si l’électeur n’était pas entièrement convaincu de la justesse du calcul, il suffisait de délégitimer le concurrent à gauche. Les déclarations de diabolisation de la liste du Rassemblement, chargée de tous les pêchés d’irréalisme et d’impuissance, ont marqué la campagne. Les propos de Michel Destot, dont rend compte Le Monde du 2 avril, sont significatifs : « Piolle a une apparence plutôt présentable mais il est prisonnier de ces deux groupes [le parti de Gauche et l’ADES, un mouvement local alternatif] qui mènent l’affaire. Il y a confusion ».

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Des extrémistes ? Même pas peur

Autrement dit, l’ancien maire, arbitre des élégances politiques, nous raconte une histoire destinée à faire peur aux grenoblois ; elle murmure en boucle le récit du danger, pour Grenoble, d’élire des extrémistes gardiens d’une idéologie qui entraverait l’action du nouveau maire. Curieux story telling qui plante dans le paysage grenoblois des épouvantails, transformés en leurres. Et les leaders socialistes finissent par croire à ce récit, parce qu’ils ont envie d’y croire.

Un modèle grenoblois en danger ?

Enfin, au plan intellectuel, la pensée ( ?) s’est organisée autour de clichés censés représenter des concepts opératoires. Il en va ainsi de la notion de « modèle grenoblois », utilisée ad nauseam. Ce dernier n’est pas dénué de toute réalité. Grenoble, comme un certain nombre de métropoles dans le monde occidental industrialisé, a construit son développement sur l’articulation entre Recherche, Université et Entreprise avec des succès plus ou moins rapides ou réels. L’histoire de Grenoble, sa situation géographique et la créativité des acteurs sociaux et économiques ont contribué à cette convergence. Celle-ci n’a pourtant pas résisté à la crise ni empêché la croissance du chômage. Ce pseudo modèle n’est en rien une spécificité grenobloise. Son usage, dans les discours et le pratiques politiques, l’a chosifié au point de lui faire perdre toute authenticité. Geneviève Fioraso, lorsqu’elle était adjointe au développement économique à la Ville et à la Métro, a largement usé et abusé de cette notion-slogan qui la conduisait à confondre développement économique et développement universitaire. Pour les élus chargés de la politique économique à la ville et à la Métro, la Recherche scientifique était d’abord reconnue dans sa dimension de recherche appliquée ou de R&D. L’innovation technique était considérée comme opérant, par nature, une innovation sociale. Les élus socialistes avaient adopté le langage et la pensée scientiste du CEA ainsi que sa stratégie. Leurs choix universitaires négligeaient le développement de l’Université Joseph Fourier ; privilégiaient l’INPG et soutenaient son président dans son ambition de devenir une quatrième université grenobloise. Les sciences sociales et humaines n’étaient reconnues que dans leur fonction d’acceptabilité des usages des techniques, réduites, par ailleurs aux nanotechnologies.

Un courant profond en résonance avec son temps

La construction du Rassemblement, quant à elle, a été caractérisée par une volonté de renouvellement des méthodes de gestion politique de la Cité ce qui implique dialogue et concertation sur les projets de développement de la ville, et sur leur évaluation. Le Rassemblement par son dialogue, en interne, a permis que les forces constitutives identifient leurs affinités et construisent un projet en commun. Ce dernier s’est articulé autour de la rencontre entre écologie et démocratie ; cette double thématique a été projetée dans les domaines de l’habitat, des transports, de l’éducation et de la culture.

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 La victoire a cherché et trouvé ses ressorts dans la convergence, patiemment tissée depuis 1995, entre des forces politiques, des hommes et des femmes. Il s’est produit un phénomène d’amalgame, comparable à celui qui s’effectue, dans la fusion d’un métal et du mercure. Dans le creuset associatif, des expériences politiques acquises depuis 1995 — la structure métallique du Rassemblement citoyen — se sont fondues dans le pari de la jeunesse. Le vif-argent créatif, fluide et brillant représenté par des nouvelles générations, culturelles et politiques, nées dans l’écosystème grenoblois, s’est répandu, comme le mercure, dans les espaces laissés vide par les institutions. Cet amalgame est, certes, le produit de circonstances crées par l’hégémonie PS et son mode de gouvernance à la ville et à la Métro.

Rassemblement

La victoire électorale a été obtenue par la rencontre avec un homme, Éric Piolle, venu récemment à la politique mais riche de ses convictions sociales, citoyennes et humanistes. Ses compétences et son écoute ont été le catalyseur de la fusion entre diverses expériences politiques, un engagement citoyen et une volonté collective d’inscrire Grenoble et ses habitants dans une nouvelle histoire politique. Le modèle grenoblois qu’il s’agit d’inventer est  celui de la rencontre de l’innovation technologique au service de l’innovation sociale et de la créativité culturelle. Ces raisons de fond, de nature politique, ont été rendues visibles grâce à l’élan créatif qui a engendré, durant la campagne électorale, un phénomène cumulatif de participation. Aux militants des mouvements constitutifs, EELV, l’ADES et le PG, sont venus s’associer des jeunes, et des moins jeunes, en quête d’un souffle nouveau. La présence sur le terrain a été à l’image colorée des supports d’affiche et de documents.

pour tous

Le désir de gagner s’est communiqué, au-delà des candidats. Il a touché, par conduction et contact, de plus en plus de personnes désireuses de participer par le biais des réunions d’appartement, de réunions thématiques, du porte à porte… à ce qui est devenu une impulsion collective.

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Le discours de promesse clientéliste du PS dans les quartiers sud, visant à s’attacher des obligés a été balayé par un discours de citoyenneté du « faire avec vous ».

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 L’appel à « aimer Grenoble pour vous », discours de procuration et d’ambiguïté, a été balayé par un désir de faire ensemble.

C’est à cette visée, gage d’efficacité, qu’ont été sensibles les grenoblois. L’enjeu du mandat est d’associer les grenoblois à la construction d’une ville plus juste, plus humaine, plus solidaire. La voie difficile est, sans aucun doute, tracée par le maintien de l’union sans céder aux illusions ou aux certitudes. Il s’agit d’une dynamique locale qui, certes, peut servir d’inspiration pour d’autres mais qui ne saurait, à mon sens, se poser comme une pierre d’angle d’un mouvement qui prendrait en charge les questions nationales, européennes et internationales nécessaires pour construire un autre monde.

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La victoire

Vélo en famille

Il suffirait seulement de montrer dans les faits qu’un autre monde est possible, ici à Grenoble et maintenant.

Jean Caune, 57e candidat de la liste du Rassemblement.

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avril 6, 2014 · 11:03