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Disparition des lucioles ; survivances des lucioles

La crise profonde que travers notre pays est d’abord de nature culturelle. Le projet politique, c’est-à-dire la vision de la société dans laquelle nous désirons vivre est inexistant. Et ce ne sont pas les considérations sur l’identité française réduite à la question du religieux, crispée sur des peurs, aveugle à la diversité culturelle qui sont susceptibles de penser la place centrale de la culture dans la construction de Soi et dans le sentiment d’appartenance.

Devoir de culture

Un texte de Pier Paolo Pasolini, sur la situation politique de son pays, “Le vide du pouvoir en Italie”,  publié dans le Corriere della Serra, le 1er février 1975, quelques mois avant sa mort,  peut servir de balise pour situer le devoir de culture dans le projet politique.

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Ce texte, désormais célèbre, est repris dans son ouvrage, Écrits corsaires, sous le titre « L’article des Lucioles ». Il  témoigne d’une introspection quasi testamentaire de nature crépusculaire.

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« Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique, et surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître.
 Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles. (Aujourd’hui, c’est un souvenir quelque peu poignant du passé : un homme de naguère qui a un tel souvenir ne peut se retrouver jeune dans les nouveaux jeunes, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois.) Ce quelque chose qui est intervenu il y a une dizaine d’années, nous l’appellerons donc la «disparition des lucioles ». (p.-p. 180-189).

Dans ce texte, Pasolini développe l’idée que « la continuité entre le fascisme fasciste [celui de Mussolini] et le fascisme démocrate-chrétien est totale et absolue». L’équivalence qu’il dresse trouve ses justifications dans les atteintes à la démocratie, la violence policière, le mépris pour la constitution du régime de la démocratie chrétienne. Elle met en parallèle les valeurs que défendait le régime fasciste italien d’avant la guerre et celles qui dominaient auprès des élites politiques de l’Italie des années soixante : « l’Église, la patrie, la famille, l’obéissance, l’ordre, l’épargne, la moralité ». Ces valeurs inspiraient de manière concrète les cultures de l’Italie «archaïquement agricole et paléo industrielle »

La métaphore des lucioles

Pour Pasolini, la métaphore des lucioles permet d’évoquer les petites lumières susceptibles d’éclairer notre vie quotidienne en contre-point des faisceaux lumineux projetés sur la vie sociale par les projecteurs dirigés par la communication, les industries culturelles et les manœuvres du pouvoir politique. L’analyse désespérée de Pasolini s’accompagne du constat que « les intellectuels les plus avancés et les plus critiques, dans les années soixante, ne se sont pas aperçus que les lucioles étaient en train de disparaître ».

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Je ne crois pas qu’il puisse y avoir une société dans laquelle l’homme soit libre

Vingt-quatre ans plus tard, le philosophe Georges Didi-Huberman, reprend avec beaucoup d’exigence et d’empathie le texte de Pasolini. Dans un livre lumineux, Survivance des lucioles, il se livre à une analyse politique et poétique de l’article sur les lucioles qu’il situe dans une perspective historique. Pasolini, en choisissant les lucioles comme métaphore d’une société révolue, éclairait le monde tel un veilleur de nuit avec « les derniers scintillements d’une civilisation, celle d’une culture qui, partout en Europe, allait être dévorée par La société du spectacle, pour reprendre le titre du chef d’œuvre de Guy Debord, cet autre veilleur de nuit contemporain de l’auteur de Teorema, Mama Roma ou de L’Evangile selon saint Mathieu…..»»

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La force poétique de la métaphore des lucioles réside, selon Didi-Huberman, dans leur minuscule et éphémère lueur ; elle « ne métaphorise rien moins que l’humanité par excellence, l’humanité réduite à sa plus simple puissance de nous faire signe dans la nuit ». (p. 24).

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La violence provocatrice de la thèse de Pasolini n’est pas l’expression d’une sensibilité exacerbée, elle est la reconnaissance d’un dépérissement culturel que Pasolini qualifie souvent de «génocide culturel ». Le « véritable fascisme » est celui qui s’en prend aux valeurs, aux âmes, aux langages, aux gestes, au corps du peuple ». (« Le véritable fascisme », ds. Écrits corsaires, p. 76-82, ).

L’actualité de la thématique

 Aujourd’hui, ce texte de Pasolini  est pleinement contemporain. Pour reprendre, la formule du philosophe Giorgio Agamben :  «Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité » (Qu’est-ce que le contemporain, p. 19). Être contemporain n’est pas être actuel ou moderne. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau des ténèbres qui provient de son temps ». Il s’agit d’une question de regard lucide et éclairé. La place inexistante de la culture dans le discours des politiques, quelles que soient leur tendance, les fractures de la société française, la montée du populisme qui ne ne concerne pas seulement l’extrême droite, rendent nécessaire de retrouver les signaux qui peuvent nous faire signe dans la nuit. Et qui, plus que l’art et la pensée, peut faire réapparaître l’humain dans la société.

Le projet Luciole

L’an dernier, à la Chapelle des Pénitents blancs, dans le cadre du Festival d’Avignon, Nicolas Truong mettait en scène le Projet Luciole. Il s’interrogeait sur la pensée critique et cherchait à faire résonner, entre autres, les textes de Pasolini et l’essai de Didi-Huberman. Les lucioles symbolisent la joie et le désir qui illuminent amis et amants au cœur de la nuit. Auraient-elles disparu ? Le « Projet Luciole » donnait corps, forme et voix à toutes les histoires possibles de la pensée critique.

Cet objet scénique, joué par Nicolas Bouchaud  et Judith Henry, mettait en scène des textes de penseurs contemporains, dont les concepts, portés par des comédiens, se répondent et s’entrechoquent.

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Parce que l’art, la politique, l’amour et l’amitié peuvent, dans leur radicalité, encore réenchanter notre quotidien. Parce que les lucioles brillent encore au cœur des nuits surveillées.

L’exposition en Avignon de la fondation Lambert.

À l’automne, l’accrochage 2013-2014 de la collection permanente de Carré d’Art à Nîmes, dont le titre est  De la présence des lucioles, nous invitait à regarder les œuvres comme « des points lumineux qui nous accompagnent dans une lecture poétique du monde »…

Les Lucioles comme instrument pour interroger le contemporain à l’aune de « ses traditions cachées, de ses impensés, de ces survivances». (Didi-Humernan, La survivance des lucioles,  p. 59)

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Le titre est devenu le thème d’une exposition pour la prison désaffectée à Avignon.

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Cf. Site de Jean-luc Pougy ; https://jlcougy.wordpress.com/tag/la-disparition-des-lucioles/

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un néon clignotant de Ross Sinclair, citant Dante, prévient : Abandon All Hope, Ye Who Enter here, 2001 (Abandonnez tout espoir vous qui entrez ici…).

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Zoé Léonard, Robert, 2001. Collection Enea Righi

 La survivance des lucioles

L’intérêt de la réflexion de Didi-Huberman est d’abord de nous montrer que la parole de Pasolini n’est pas seulement une parole de poète qui reconnaît dans la réalité contemporaine un enfer réalisé auquel nul n’échappe. Le désastre dont parle le poète, la disparition de lucioles, signifie que la culture dans laquelle Pasolini reconnaissait une pratique – populaire ou avant-gardiste de résistance, est elle-même devenue un outil de la barbarie totalitaire. La prophétie réalisée de Pasolini tient, selon Didi-Huberman, en une seule phrase : «La culture n’est pas ce qui nous défend de la barbarie et doit être défendu contre elle, elle est ce milieu même dans lequel prospèrent les formes intelligentes de la nouvelle barbarie ». (p. 35).

Didi Huberman se demande comment ne pas partager la lucidité lancinante de Pasolini qui décrit l’Italie des années soixante-dix. Ne devons-nous pas nous réapproprier cette lucidité ? Les germes pathogènes ne se sont-ils pas démultipliés pour s’attaquer aux fondements démocratiques de nos sociétés, coloniser nos esprits gagnés par le totalitarisme marchand et creuser la tombe du projet politique ?

Pourtant, Didi-Huberman refuse de faire du constat désespéré de Pasolini une réalité irrésistible. La considérer comme telle, c’est précisément donner raison à ceux qui ont asservi le monde à leur volonté. C’est agir en vaincus. Voilà pourquoi Didi-Humberman se repose nous repose la question : Les lucioles ont-elles vraiment disparu ? Ont-elles toutes disparu ? Sa réflexion  s’interroge sur la survivance des lucioles.

Didi-Huberman conteste le pronostic de Pasolini et s’empare du concept de Survivance qu’il emprunte à  un historien d’art, Aby Warburg, qu’il a contribué à faire connaitre en France. Pour Didi-Huberman, les lucioles n’ont disparu qu’à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour voir émettre leurs signaux lumineux. La thématique de la survivance des lucioles met l’accent sur la nécessité « de voir apparaître les lucioles dans l’espace surexposé, féroce, trop lumineux de notre histoire présente » (p. 59).  Cette perspective me semble bien plus pertinente et réaliste que celle des intellectuels qui, comme Jacques Rancière dans Le spectateur émancipé, pensent que l’art politique est susceptible d’être une révélation, d’apporter une émancipation… Le spectateur émancipé, par une politique de l’art, serait libéré de toute aliénation,  en ce qu’il se transformerait en collectif susceptible d’agir et, par là-même, deviendrait acteur de son histoire.

La métaphore des lucioles et de leur survivance, telle que la présente Didi-Huberman, rend compte d’une expérience fragile, subjective, sans cesse remise en cause. En cela, elle se distingue de la figure d’un horizon de sauvetage, annonçant la fin de l’aliénation promise par la grande lumière, celle de l’Art ou de la Révolution. L’image des lucioles est peu de chose : « un accident du temps qui le rend momentanément visible ou lisible » ; une apparition à entretenir dans l’instance du présent et non une promesse pour des temps à venir.

L’image des lucioles est une figure poétique qui comme l’image dont parle Walter Benjamin, dans son dernier texte celle « de la porte étroite  par lequel, à chaque seconde, pouvait passer le Messie ».

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Monument à Port Bou en hommage à Walter Benjamin

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Classé dans culture et politique