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misère de la pensée, défaite du politique

Dans une interview à la revue Mouvement, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, déclare vouloir « inscrire la culture dans un projet politique global ».

Filippetti

Pour passer du discours à la réalité, une telle ambition doit être examinée dans ses conditions de possibilité. Si l’État doit participer à la définition d’une politique culturelle, encore faut-il formuler cet impératif catégorique en tenant compte, d’une part, d’une politique culturelle de l’État atone et sans souffle depuis près de vingt ans et, d’autre part, du contexte politique et social dans lequel cette politique doit se définir et se construire.

Quel ministère, pour quelle politique ?

La ministre veut conduire son action « au bénéfice des gens » (sic), en « étant parfaitement en lien avec le plein-sol ». Cette référence aux « gens » semble viser les individus sans qualité, la masse indifférenciée de ceux à qui il faut prodiguer du care, du soin, de l’attention. Ce vocabulaire flou semble faire l’impasse sur les inégalités culturelles qui viennent accroître les inégalités sociales. Les premières, comme les secondes, n’ont cessé de se développer depuis la fin des années quatre-vingt. Dans une société en triple crise — économique, sociale et politique — ; dans une société en dépression psychique qui doute d’elle même et dont les différents gouvernements successifs refusent de reconnaître le phénomène de l’exclusion et les fractures culturelles, peut-on se contenter de ces plates considérations ?

La plupart des formes culturelles du XXe siècle se sont confrontées à la question de leurs réceptions et de leurs usages. La diffusion et l’appropriation des productions symboliques et des œuvres de l’esprit ne relèvent pas seulement de l’élargissement sociologique des publics, elles sont de l’ordre du politique. Dans les années 60, en France, la cohésion sociale trouvait son équilibre dans le processus de la planification, en dépit de la tension, sur le plan politique, entre des forces se réclamant de la Révolution, de l’Avant garde, des idéologies de transformations sociales et des forces de conservation et de défense du “Monde libre”.

ministère de la culutre

Avec la création du ministère des affaires culturelles, et l’introduction des questions culturelles dans le IVe plan, l’État confiait à la culture le soin de transcender les conflits idéologiques exprimés par une série d’opposition duelle : culture ouvrière/culture bourgeoise ; culture dominée/culture dominante ; culture élitaire/culture populaire… Pour dépasser cette série d’oppositions, la volonté des pouvoirs publics affichait une perspective pragmatique : l’action culturelle et le développement culturel, étaient les opérateurs chargés de prolonger les conquêtes républicaines. Le triptyque — Peuple ; Nation ; Culture — était le creuset dans les nouvelles compétences de l’État devaient se fondre. L’art était le principe actif capable d’affecter, de réunir et de rassembler des populations engagées dans les “Trente glorieuses” portées par l’urbanisation et l’industrialisation.
Aujourd’hui, Il n’est plus possible d’aborder l’action culturelle des pouvoirs publics dans ces termes. Aujourd’hui, comme hier, la question des formes culturelles ne peut se poser indépendamment des conditions sociales et économiques de leur réception. La démocratisation culturelle a représenté la formulation politique et sociologique d’une conception esthétique fondée sur l’appropriation des œuvres du passé.

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Le pouvoir de l’art paraissait si évident qu’il suffisait de favoriser sa manifestation pour qu’il opère. Un grand nombre des débats idéologiques des années soixante-dix et des polémiques des années quatre-vingt sur la légitimation de la politique culturelle de l’État n’avait de sens qu’en fonction d’une appréciation différenciée du champ d’extension de la culture. Les politiques culturelles ont été écartelées entre une conception large, la culture au sens ethnographique, et une conception esthético-littéraire restreinte : la culture rapportée à l’œuvre d’art légitime. Ces politiques ont été instrumentalisées par la logique de l’audience et l’institutionnalisation administrative.

ruines

Le champ de ruines laissé par la présidence de Sarkozy aurait dû donner à la gauche « l’ardente obligation » de restaurer l’action culturelle publique. La préférence donnée à l’homme d’Église au détriment de l’instituteur pour forger un sentiment d’appartenance ; l’abandon d’une politique de démocratisation culturelle, évaluée comme un échec ; la priorité donnée à une politique de l’offre et du spectaculaire, en lieu et place d’une action sur les territoires de vie… ont été les marques de la disparition d’une volonté politique en matière culturelle.

Les questions nouvelles qui se posent dans cette triple crise, économique, sociale et politique ne peuvent être abordées, comme le fait la ministre, en considérant la culture comme un atout pour « le redressement du économique ». Une telle perspective exprime un point de vue philistin qui, comme le rappelle Hannah Arendt, relève d’une « mentalité exclusivement utilitaire, d’une incapacité à penser et à juger une chose indépendamment de sa fonction ou de son utilité ».
La ministre veut « réorienter la logique même de la politique culturelle ». Fort bien. L’appartenance à un « Nous » se construit par des formes symboliques mises en partage ; aujourd’hui, leur appropriation et les pratiques culturelles qui la conditionnent ne passent pas nécessairement par la recherche de nouveaux publics pour les productions culturelles des institutions labellisées. La société moderne, appréhendée à travers l’économique qui selon les nouveaux philistins qui nous gouvernent, en serait la dimension essentielle, est bien en peine de maintenir les liens du Vivre-ensemble. L’élargissement de la démocratie doit s’opérer sur trois plans — politique, social et culturel — et doit développer des formes de citoyenneté sur ces trois plans. Il y a dans le discours de la ministre, à propos de la relation entre la culture et les phénomènes économiques, une ambiguïté qui masque mal une mauvaise conscience.

éconmie cult

Est-il judicieux de devoir justifier la politique culturelle de l’État par les richesses créées dans le secteur des industries culturelles ? Que peut bien signifier cet agacement qu’elle exprime en déclarant « en avoir assez que la culture soit perçue comme non-marchande », alors qu’elle est « au cœur dur de l’économie française » ? À qui s’adresse cette saillie ? « À ceux qui véhiculent le mythe de la culture comme supplément d’âme », précise-t-elle. Mais qui, aujourd’hui, peut encore soutenir cette idée d’une dimension désincarnée de la culture réduite à sa spiritualité ? Cette conception qui date des années soixante ne correspond à aucune expérience concrète. Les phénomènes culturels s’inscrivent dans un monde vécu ; ils ne sont pas séparés des formes de loisir, des supports qui les diffusent, des conditions socio-économiques dans lesquelles les produits culturels et les œuvres artistiques sont reçus. Qui peut croire à ce récit naïf et déconnecté de la réalité où la culture serait « le moyen de notre aspiration au bonheur » et le modèle spécifiquement français « un modèle efficace dans la mondialisation » ?
L’essentiel du propos de la ministre reprend les illusions développées, dans les années quatre-vingt, par Jack Lang et Jacques Attali, sur la convergence entre le développement économique et le progrès culturel . Si la politique culturelle ne peut ignorer les transformations profondes générées par le numérique, dans la production, la diffusion et la réception des produits culturels, elle ne peut, pour autant, se situer à la remorque des industries culturelles. Au-delà de la régulation des conditions techno-économiques de la production et de la diffusion artistiques, la politique de l’État doit s’opposer de manière permanente et volontaire, aux appropriations abusives des processus de création et à l’hégémonie du marché. Elle doit viser à mettre en place des dispositifs correcteurs des inégalités, non au bénéfice des gens mais des plus défavorisés. Elle doit libérer les forces et les espaces de la prise de parole artistique et de l’usage des formes symboliques.

La ministre évoque ce chaînon manquant de toutes les politiques culturelles depuis plus de cinquante ans : l’éducation artistique. Mais cette question peut-elle s’aborder dans les termes institutionnels des années soixante où l’École et les institutions culturelles étaient l’objet d’une séparation de nature. Et s’agit-il seulement de faire une place à l’art dans le système éducatif ? Et cette place peut-elle être occupée par l’Histoire de l’art ? La question ne serait-elle pas plutôt de considérer les langages artistiques comme des éléments constitutifs de la formation de la personne. Dans son interview, la ministre veut profiter de la modification des rythmes scolaires pour introduire à l’école les pratiques artistiques. Selon quelles pédagogies, avec quels types d’intervenants, dans quelles modalités de partenariat entre artistes et enseignants ? Dans ce domaine, des multiples expériences ont été conduites, en particulier dans les années soixante-dix, mais leurs généralisations sont restées au point mort.
Aurélie Filippetti dans sa volonté de diriger « un ministère humble », se veut « à la fois populaire et “élitaire” pour parler, dit-elle, comme Jean Vilar ». Est-il judicieux de cultiver ainsi le paradoxe ? Pourquoi reprendre, en les juxtaposant, des formules démonétisées qui ont perdu leur vertu et leur sens, sans résonance avec l’urgence de notre époque ? Populaire et élitaire ? Ce syntagme serait-il une forme rhétorique substitutive de l’opposition stérile: culture pour tous/culture pour chacun ?

Tnp.Vilar

Jean Vilar n’a jamais utilisé la formule du “théâtre élitaire”, il avait horreur des qualificatifs qui distinguent et spécifient le théâtre, il parlait du théâtre “tout court” et sa volonté d’un théâtre populaire relevait de l’ordre du politique et de l’esthétique.
La formule « Un théâtre élitaire pour tous », quant à elle, est d’Antoine Vitez ce grand metteur en scène et intellectuel des années quatre-vingt. Sa formule reprise en 1981, au moment où il devient directeur du théâtre de Chaillot témoigne à la fois de son exigence mais aussi des illusions portées par l’époque. Pour Vitez, le théâtre, à ce moment de rupture politique devait avoir une mission : celle de « ne pas déchoir devant la scène du Temps » . Redonner vie à ce qualificatif d’élitaire, sans autre forme de procès, vise à chercher l’excellence dans les valeurs esthétiques d’un monde dépassé et ignore la conception de l’art formulée par Giacometti : « Une sculpture n’est pas un objet, elle est une interrogation, une question, une réponse. Elle ne peut être ni finie ni parfaite ». L’ambition d’un art élitaire ne reconnaît le phénomène artistique que dans l’Œuvre, trop souvent évaluée dans les catégories des Beaux-arts. Elle suppose implicitement de distinguer art majeur et art mineur et se donne comme critère d’appréciation le fini de l’expression. Enfin, elle méconnaît ce qui dans les pratiques artistiques relève du phénomène de l’énonciation, l’acte de parole, qui opère une relation avec celui qui est mis en contact avec l’expression et peut alors se l’approprier.
La perspective d’une politique culturelle portée par un projet politique global devrait viser à donner à la personne les moyens de se situer dans la relation vivante qu’elle établit avec autrui. Cette perspective prend en compte l’intersubjectivité et élargit le concept de Raison en y intégrant l’interaction et la sensibilité. Nul doute alors : les langages artistiques sont au centre de ce projet, dans la mesure où ils contribuent à faire de la personne un sujet d’action et de parole. Mais c’est une évaluation critique, un droit d’inventaire, qui doit s’imposer et ce en liaison avec les politiques en matière d’enseignement, de loisirs et de politique de la jeunesse.

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