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Home, un spectacle de Chantal Morel

Home

Où demeure la folie ? Comment nous habite-t-elle ?

Home, le spectacle proposé par Chantal Morel, est une représentation sensible d’un phénomène, la folie, aux contours flous, aux manifestations multiples et complexes, difficilement identifiable et dont la nomination est trop souvent un enfermement pour celui qui en est l’objet.

Dans Home, la folie ne se montre ni ne s’énonce explicitement. Elle s’échappe par bribes ; elle jaillit par de légers décalages qui rendent parfois étranges les comportements des personnages ; elle se signale par un “je ne sais quoi” d’insolite dans les échanges verbaux, les regards et les réactions entre les deux couples d’interlocuteurs : deux hommes et deux femmes. Ces marques fugitives viennent interpeller le spectateur : de quelles singularités est-il le témoin ? Le lieu où naissent ces conversations et ces relations qui s’interrompent, se brisent ou demeurent en suspens est-il un jardin public, une maison de repos, un asile  ? Ces personnages que nous voyons se croiser, se heurter, se fuir ou se confier, autour d’une table, quelle serait leur histoire respective et par quelle logique se trouvent-ils présents dans le même lieu de vie ? Est-ce bien de la folie dont il est question ? De la folie qui existe d’abord par l’acte de nomination qui la distingue, la singularise et l’isole dans le spectre des comportements humains. Et si la folie, comme l’a montré Michel Foucault, n’existait que dans les discours institutionnels qui nomment ainsi certains modes de comportements, qui construisent les concepts pour les circonscrire, qui élaborent les conditions et les thématiques qui permettent d’en parler.

Les potagonistes

Les protagonistes

Le spectacle de Chantal Morel, une fois reçu, nous oblige alors de nous déprendre de ce qui nous a absorbé et touché. La folie : Où demeure-t-elle ? Peut-on vivre avec elle ? Comment nous parle-t-elle et comment en parlons-nous ? En creux, la représentation nous interroge aussi sur l’hospitalité à donner à ceux qui ne trouvent plus, dans le monde tel qu’il est, la possibilité d’être ce qu’ils sont devenus du fait de leurs lézardes, leurs manques, leurs souffrances psychiques…

Pour reprendre une formule de Hans Jonas : quelle « demeure convenable à l’homme », pour celui qui ne trouve plus sa place dans le monde planifié, normé, catégorisé qui rejette à sa marge ceux qui lui échappent ?

La force de la mise en scène de Chantal Morel est précisément de ne pas nous présenter des personnages qui seraient d’emblée, ou qui deviendraient au cours du temps passé en scène, entre deux repas et deux promenades, repérés, catalogués, enfermés dans le monde de la folie, ou dans l’image que l’on s’en fait. Dans l’espace vivant — le parc d’une institution d’accueil jamais identifiée ou nommée, configuré par une simple table circulaire, trois ou quatre chaises de jardin —, deux hommes et deux femmes nouent, à deux, trois ou quatre, des petits drames de la vie quotidienne. Harry et Jack, interprétés par Jean-Jacques Le Vessier et par Rémi Rauzier, échangent des propos banals, sur le temps qu’il fait, sur leurs occupations antérieures, sur leur famille…

Si ces propos sonnent curieusement, s’ils résonnent dans une étrange (dés)harmonie, ce n’est pas du fait de leurs logiques internes ; ce qui produit un écart incertain entre quotidien et insolite est dû au léger décalage qui subsiste entre les personnages comme s’ils ne se répondaient jamais vraiment, comme s’ils ne se situaient pas dans le même plan de la relation. En tout cas, pas dans celui de la relation immédiate mais dans un espace psychique mal identifié. Marjorie et Katleen, interprétées par Maryline Even et par Line Wiblé, viennent retrouver Harry et Jack, l’une aidant l’autre à se déplacer, l’une et l’autre perturbées par le regard des hommes sur leur corps fatigué et vieilli. ­Regard, pourtant, qu’elles attendent, perçoivent ou imaginent. Ce couple féminin semble lié par une relation plus facilement identifiable : dépendance, conflit, jalousie… ? Dans cette configuration de relations complexes, mouvantes, toujours instables, se glisse un cinquième personnage, Alfred, interprété par Nicolas Cartier. Celui-ci intervient, de temps à autre, pour enlever ou apporter un siège selon une procédure compulsive qui rappelle celle de l’haltérophile se préparant à soulever un poids plus lourd que lui. Cette action simple, convertie en rituel, simple battement d’aile d’un papillon, vient bouleverser le fragile équilibre des relations entre ces quatre personnes.

Avant d’être les pensionnaires d’un asile, d’un hospice, d’un hôpital, d’un purgatoire ou peut-être, d’un mouroir, les personnages sont des êtres en quête d’une parole, d’un regard, d’une reconnaissance. Et c’est dans la difficulté, voire l’impossibilité, de l’obtenir qu’elles sont enfermées. Cette étrangeté des relations, que l’on peut éventuellement, faute de mieux, qualifier de folie, n’existerait pas, pour le spectateur, sans un jeu d’acteur, aiguisé comme un rasoir, un jeu toujours sur le fil qui procure un plaisir qui n’est jamais de complaisance ou de distance. Les personnages nous semblent étranges ; ils ne nous sont jamais étrangers. J’ai le sentiment que c’est dans cette troisième version du spectacle de Chantal Morel que le “bizarre” est le plus marqué, qu’il provoque une complicité du spectateur, une affinité sensible, un sourire de surprise ou d’attendrissement. En d’autres termes, le bizarre comme catégorie esthétique. Il y a dans ce jeu subtil, dans ce dispositif où le spectateur ne sait jamais ce qui a été entendu par le personnage et ce à quoi son “dire” apporte une réponse, une métaphore de la condition humaine de notre temps, identifiée dès 1936 par Walter Benjamin, dans un texte capital, Le conteur.

Benjamin notait que « l’art de conter est en train de se perdre » […]. « C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences »[1]. L’une des raisons de ce phénomène est que « le cours de l’expérience a chuté ». L’expérience, celle qui passe de bouche en bouche, et qui est la source à laquelle tous les conteurs ont puisé, ce que nous avons vécu, ce qui a construit notre subjectivité, ce qui est à mettre en partage devient de moins en moins communicable ». Il me semble que ce texte de Benjamin et cette représentation  de Home sont contemporains. « Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières mais l’obscurité » [2]. Ce qui peut définir le contemporain, ce sont l’ensemble des questions, relatives aux blocages, contradictions, inerties de notre époque, lesquels sont loin d’être reconnus. Le monde de Home est un monde construit par l’art, celui de la narration dramatique et celui de sa représentation théâtrale. Il est une métaphore de notre monde, dans la mesure où il montre la difficulté de ce partage d’expériences lorsqu’elles sont enfouies dans la profondeur de la subjectivité et qu’elles ne trouvent ni les lieux pour se dire, ni les interlocuteurs pour les entendre, les recevoir et leur répondre.

Chantal Morel écrit, dans le programme, que c’est par « similitude  qu’elle fait du théâtre », en ce qu’elle cherche à identifier et à montrer les ressemblances entre les modes de pensée, d’être, de comportement rencontrés dans la multiplicité des situations humaines et les systèmes politiques qui les formalisent, les organisent et leur donnent du sens. La question fondamentale du théâtre est bien celle des rapports de ressemblance entre un monde poétique présent dans l’espace et le temps de la scène, c’est-à-dire construit par une composition de paroles et d’actions portées par des acteurs, et le monde social et politique, celui de l’humaine condition, monde présent dans la réalité historique qui se déploie à l’extérieur de l’espace extra scénique. Cette recherche de la ressemblance, de l’analogie entre les choses, les êtres, les relations est essentielle en ce qu’elle oblige à reconnaître notre appartenance à un monde commun. Et nos différences, nos spécificités, notre “propre” ne font sens que dans la mesure où ils se confrontent à l’autre et à son “propre”. La figure de rhétorique qui met en évidence la ressemblance avec la chose ou le phénomène qu’elle désigne est le symbole. De ce point de vue, la scène de théâtre est une figure du monde, non une figure qui imite le monde mais une figure qui rend présente une dimension cachée du monde par l’artifice poétique —  proposé par l’auteur, figuré par le metteur en scène, joué par la médiation de l’acteur. Shakespeare avait formulé une des faces de l’analogie : « Le monde est un théâtre ». La formule peut être inversée : le théâtre est un monde, un fragment du monde, une projection poétique et sensible du monde.

Le dispositif de projection du monde de la folie, tel qu’il est élaboré par les discours spécialisés, celui de la psychiatrie, de la justice, de l’enferment, sur le monde scénique de Home est le produit d’un regard sensible qui traque les résistances qui se dressent devant chacun d’entre nous et nous empêchent de nous dégager du monde de l’intériorité : difficulté des relations entre les personnes, de nommer son désir et de le dire ; peur de ne pas être entendu et reconnu par l’autre à qui il s’adresse… Dès lors, ce qui se passe sur scène décline les épreuves et les malentendus. Il ne s’agit pas d’illustrer le thème sans consistance de l’incommunicabilité, mais de montrer comme la communication, entendue comme relation sensible et intelligible entre deux personnes, implique des conditions et des circonstances qui garantissent l’intégrité de soi. Ici, et l’on retrouve peut-être un des acquis de l’anti-psychiatrie des années soixante-dix, telle qu’elle fut illustrée, en particulier par Ronald Laing : la pathologie psychique est bien souvent un défaillance de la relation. Répondre au besoin de consolation est alors ce qui peut aider à restaurer la relation. C’est aussi à cela que peut répondre le théâtre.

S’il fallait laisser le dernier mot à Walter Benjamin, je citerais volontiers la dernière phrase de sa grande étude, qui date de 1922, Les affinités électives de Goethe : « Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir » .


[1] W. Benjamin, Œuvres, III, « Le conteur », p.114.

[2] G. Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, p.19, 2008, Rivages poche

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