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« Conteur ? Conteur. » : un spectacle magnifique ; un manifeste en acte

Le spectacle de Yannick Jaulin, Conteur ? Conteur., présenté dans le cadre du Festival des arts du récit, revendique et magnifie une forme esthétique, le Conte, que ce festival a contribué à diffuser et à produire.

Arts du récit
Ce n’est pas seulement, et ce serait déjà beaucoup, un magnifique spectacle ; il a de sucroît valeur de manifeste sur l’art polymorphe du conteur. Manifeste, et non modèle, en ce qu’il conduit à apprécier le Conte, c’est-à-dire à l’évaluer, comme une manifestation orale donnée à voir et à entendre dans une relation spécifique à l’auditeur-spectateur. Conteur ? Conteur., inscrit avec force l’art du conteur dans les arts du Spectacle vivant.

Affiche du spectacle

Affiche du spectacle

Le titre est déjà en soi une interrogation sur ce qui en jeu. Conteur ? Yannick Jaulin n’apporte par de réponse. Il fait mieux : il pose une affirmation, une affirmation en acte. L’acte est celui de la performance, au sens anthropologique et esthétique, dont le verbe anglais to perform rend bien la dimension pragmatique : celle qui produit des effets sur celui ou celle qui assiste à sa présentation.

La performance, au sens anthropologique, est cette expérience humaine qui, dans un processus rituel ou artistique, restaure le passé et le rend actuel pour le groupe qui en est le témoin. Au sens esthétique ;  la performance est une production de Forme qui engage le corps, la voix, et éventuellement la parole ; forme qui devient un cadre de compréhension pour un groupe qui partage alors un imaginaire et une expérience de la réalité sensible et imaginaire. Et, quelles que soient les conditions sociales et culturelles de la performance, celle-ci a des effets immédiats et différés qui nous donnent à comprendre un monde.

Le conteur en assumant à la fois sa subjectivité et celle des personnages auxquels il prête sa voix et son corps établit une relation particulière avec l’auditeur-spectateur. Dans l’écoute et la participation, la narration produit une compréhension d’une expérience humaine et procure de la jouissance sensible.

Jaulin dans Conteur ?

Yannick Jaulin dans « Conteur ? Conteur ».

Dans la présentation de son spectacle, Yannick Jaulin déclare qu’il s’est longtemps interrogé sur l’identité de sa performance. Comment la nommer ? Comment se nommer ? « Diseur, raconteur, humoriste, poète, comédien ? Cette question de la nomination est fondamentale : se nommer, c’est exister aux yeux des autres. Et si le mot n’est pas la chose, il permet à la chose de se situer dans son monde. Cette nomination est particulièrement importante dans les mondes de l’art, mondes où les formes et les expressions relèvent trop souvent de l’assignation à des places attribuées par des distributeurs de label extérieurs à ces mondes.

« La sagesse, déclare Jaulin, l’a conduit à reprendre son nom de naissance : Conteur ». La sagesse mais peut-être, aussi, la volonté d’affirmer une identité artistique spécifique, celle d’une expérience sensible qui a très longtemps, trop longtemps, été rangée au fond des tiroirs vermoulus, rangés au fond des greniers, dans la catégorie des survivances d’une société rurale. Ce classement  condamnait le conte à être considéré comme un art mineur. Se vouloir et se nommer « Conteur », témoigne de la reconnaissance d’une identité artistique qui met en évidence la pluralité des dimensions du spectacle et, par la même, des dimensions diverses de l’art de conter.

Diseur ? Sans aucun doute.

C’est par l’acte de parole, le dire, que débute le spectacle. Ce qui caractérise la prestation du conteur est qu’elle présente un Je qui d’emblée s’adresse à un Tu : l’auditeur, qui est aussi spectateur de celui qui se présente à lui. Et dans cette écoute et cet échange, se noue une relation particulière. L’attaque dans la performance du conteur est fondamentale, c’est elle qui configure le contact qui va s’établir pour tisser une  forme relationnelle. Il en va ainsi du rythme de l’énonciation du conteur ; cette dernière doit prendre son temps : il ne s’agit pas de faire circuler des informations, ni d’étourdir le destinataire par des vagues successives de paroles, de gags, d’effets spectaculaires…, mais de nouer une relation entre le conteur et l’auditeur. Cette relation, pour s’établir, suppose un contact lequel exige du « tact », valeur que la tradition humaniste du XVIIe siècle concevait comme condition du sensus communis, le sens commun. Le tact est cette vertu, cette sensibilité, qui permet de dire dans l’implicite, de rester à distance, de laisser à l’interlocuteur, ou au récepteur, le temps de (re)sentir. Le tact est ce qui forme le sens esthétique. Le tact du conteur est ce qui donne à l’auditeur la capacité d’accéder et de produire le sens du récit. Yannick Jaulin a un rapport particulier au temps de l’énonciation, à la présence du silence comme ouverture au sens.

Dans Conteur ? Conteur., Jaulin se présente à l’auditeur-spectateur, affalé sur une chaise qu’il vient de traîner sur le plateau ; après un long silence, comme s’il se demandait ce qu’il fait en face de nous, il confie dans un soupir : « J’suis crevé ». Silence. « J’voulais pas venir ». Cette introduction ne fait qu’énoncer le statut de celui qui vient nous parler de lui, d’un artiste qui prend la parole pour dire… Et le spectacle va décliner les multiples registre de ce Dire. Et lorsque le conteur est conduit à présenter des personnages, sa subjectivité, son Je, est toujours à l’arrière plan,  en ombre portée, en guetteur attentif au Dit de son personnage. À son gré, il fait apparaître et disparaître le personnage : il joue avec lui.

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que ce soient Mohamed Ali,

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                                                             Tristan et Yseult,

Tristant et Yseult tels que la légende nous les a transmis

Tristan et Yseult tels que la légende nous les a transmis

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le Dodo, Marcel et Lucette, …, personnages imaginaires ou gens de peu, héros de mythes contemporains ou traditionnels, le conteur, bien souvent, fait renaître les vaincus de l’Histoire. Ceux dont les chroniques ne parlent qu’en termes anonymes ; ceux qui ont disparu parce que minoritaires, inadaptés ou simplement emportés par une histoire aveugle et une mémoire infirme. Le conte, celui d’hier et d’aujourd’hui, à travers sa narration fait revivre une expérience humaine qui se transmet de bouche en bouche et se recueille d’oreille en oreille.
Pourtant, le conteur ne peut se contenter de l’acte de Dire. Ce dont il parle, le Dit, n’est pas un dit innocent, vide de sens, simple jeu sur les mots : ce Dit est une expérience humaine.
Raconteur ?  Walter Benjamin dans un essai admirable, « Le conteur », un  des plus grands textes esthétiques sur l’art de la narration qui date de 1936, écrit :

L’art de conter est en train de se perdre. […]. C’est comme si nous avions été privés d’une faculté inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences.  

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Walter Benjamin dans le « Conteur » explique que : L’art de raconter les histoires est toujours l’art de reprendre celles qu’on a entendues et celui-ci se perd dès lors que les histoires ne sont plus conservées en mémoire.

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La mort est la sanction de tout ce que relate le conteur. C’est de la mort qu’il tient son autorité. (W.B., « Le Conteur », p.-p. 114-151).

Benjamin écrit :  On peut constater qu’au cours des derniers siècles, combien  la pensée de la mort a perdu de son omniscience et de sa force suggestive dans la conscience collective. Le conte, de ce point de vue,  rend « la mort communicable », il rend compte de la sagesse ou du savoir de la personne qui est morte et dont le conte la vie qu’il a vécue.

Benjamin citant Pascal – « Nul ne  meurt si pauvre qu’il ne laisse après lui quelque héritage »  -, établit la relation entre le conte et le peuple : les héros du conte sont des « gens de peu ».

Les citations de Benjamin sont tirées de Œuvre III, Folio, Essais.

Les récits multiples qui tissent le spectacle de Yannick Jaulin mobilisent la force des figures inscrites dans une mémoire collective et qui fonde la chaîne de la tradition : créatures féeriques, monstres, sorciers et sorcières…. Ces figures nourrissent le récit — Mnémosyne, celle qui se remémore était pour les grecs, la muse de l’épopée. Le conte qui est un genre de l’épopée recherche ses sources dans différents registres : fable, témoignages, restitution, etc.

Humoriste ? Cette qualité ne se définit pas, elle s’évalue à la réaction du public, à son rire et à sa qualité, sa capacité à remplir les creux, de ce qui est dit. La production du rire peut venir du jeu sur les mots, jeu le plus souvent esquissé. Ainsi de la séquence de l’histoire de Maurice qui après avoir renversé avec sa petite voiture son voisin, en train de cultiver sa vigne ,s’enquiête de son état physique : « Vous souffrez », lui demande-t-il, ce dernier lui répond : « Non je sulfate ». À quel fil tenu peut s’accrocher cet humour verbal ? Mais le rire est aussi généré par la poésie et l’insolite des situations, le jeu corporel… La recherche du rire n’est pourtant ni systématique, ni mécanique ; bien souvent, elle s’enchaîne avec des séquences dramatiques, comme l’est la séquence du match de boxe entre Mohamed Ali et Forman construite  et jouée comme un drame épique.

Poète ? Cette qualité, chez Jaulin, est à reconnaître dans le travail sur l’assemblages des mots ; dans la diversité des niveaux de langue utilisés ; dans une composition de la performance qui trouve les ruptures de ton, de registre et de situation. Si la poétique est cette capacité de produire de la surprise par la trouvaille esthétique qui échappe à l’usage habituel, alors, l’art de Jaulin est éminemment poétique.

Comédien ? Ce qui permet à Jaulin de jouer sur ces différentes composantes de l’expression du conte, c’est évidemment la maîtrise de la voix et du corps. C’est elle qui permet de donner une visibilité à des silhouettes, des personnages dans l’ordre de l’humain, de l’animal, du végétal. Cet art de l’acteur ne se réduit jamais à l’efficacité du « one man show ». Son art est différent du genre qu’ont su illustrer de grands artistes comme F. Raynaud, R. Devos ou G. Bedos. Avec Jaulin, il s’agirait plutôt d’une composition faite de formes multiples qui relèvent du récit à la première personne ; de petits ou de grands drames où les personnages dialoguent et agissent en interaction et où le conteur s’interpose pour apporter un point de vue décalé, distant, ironique.

Un spectacle manifeste sur les arts du récit
Dans Conteur ? Conteur, Jaulin raconte d’où vient une partie des histoires qu’il introduit dans son spectacle, elles lui ont été racontées par d’autres, dans son travail de collecte qui s’identifie au travail d’interprétation de l’historien qui recherche des traces, des indices,  dans les textes triviaux qui n’ont pas le statut de document. Jaulin évoque le personnage d’Adelina Magot « qui remontait les histoires entendues avant la guerre de 14, dans les escaliers de sa veille tête ».

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Le spectacle Le Dodo, dont Yannick Jaulin reprend quelques séquences, établit un parallèle entre la disparition du Dodo (oiseau originaire de l’île Maurice, qui a disparu car incapable de se défendre face aux prédateurs débarqués sur son île) et l’uniformisation du monde qui impose à l’homme de s’adapter sans cesse pour rester compétitif.
L’identité du Dodo se construit autour de sa différence ; son identité vaut comme métaphore : elle nous conduit à poser la question de la langue, de son usage, de l’utilité, ou non, de retrouver une langue maternelle minoritaire, le « parlange ».
Dans une interview, Jaulin raconte comment l’investissement artistique et langagier dans cette thématique du Dodo à changé sa vie en lui donnant les moyens, « d’assumer ce qu’il était ».

Cf.www.youtube.com/watch?v=oLMr0N3GAYg

Un spectacle-manifeste ?

Jaulin dans une performance entraînante

Jaulin dans une performance entraînante

 

Jaulin nous offre un spectacle-manifeste. Ces quarante dernières années, des spectacles sont nés qui, dans leur singularité, ont transformé un genre confiné dans des catégories préétablies : Le Bread and Pupet, dans les années soixante avec ses performances de marionnettes géantes déambulant en silence dans les rues de New York ou de San Francisco. Le Théâtre du Soleil dans les années 70 avec 1789 où les grandes fresques de la Révolution se déroulaient sur des tréteaux entraînant les spectateurs dans l’espace. La Fura d’els Bauss dans les années quatre-vingt où les spectateurs étaient mêlés aux acteurs dans un espace sans cesse mouvant ; le Royal de Luxe ou les autres formes de théâtre de rue et les formes du cirque qui dans les années, en France et au Québec génèrent de nouveaux imaginaires qui résultent d’une certaine mise en action du corps inscrite dans un trame et non plus dans la juxtaposition de numéros. Ces spectacles, dans des registres différents, ont joué un rôle de « manifeste » esthétique en action

Avec  Conteur ? Conteur., il en va, d’une certaine façon, de même. Le spectacle « vaut » au-delà de son charme et ses effets immédiats ; il prend un sens comme affirmation d’une identité spécifique en donnant au conte une légitimité artistique dans le domaine du spectacle vivant. Ce qui fait de Conteur ? Conteur un spectacle manifeste, c’est qu’il met en évidence la pluralité des expressions qui constituent les arts du récit. La dynamique du récit se développe à travers ses multiples variations : entre les fragments de texte rassemblés (les traces) ; dans le passage du conteur au personnage ; dans les relations entre les personnages évoqués par le conteur ; dans l’adresse au public.
Le conteur, contrairement à l’acteur est en relation immédiate avec l’auditeur-sepctateur. Ses métamorphoses s’opèrent dans le présent, au vu et au su du public. Le passage des frontières entre les genres artistique qui conduit au métissage ; les niveaux de langage entremêlés ; une écriture gestuelle en résonance avec une écriture d’un texte qui cohabite avec des germes d’improvisation, ce que Jaulin appelle « le souci de l’éphémère », constituent la spécificité de l’art du conteur.

Si le théâtre est l’art de l »’ici et maintenant » produit par l’action dramatique où des personnages s’incarnent ; le conte est l’art où la parole du conteur se fait multiple, en ce qu’elle s’énonce immédiatement, dans l’instant, à travers une parole en acte qui peut en un geste, une intention, un silence ou une respiration, changer le registre de la relation au destinataire. Ce spectacle est un manifeste de l’oralité faite genre artistique de plein exercice. Les différents niveaux de langue : le parler « croquant » ; la langue littéraire ; les onomatopées etc. viennent se fondre dans une parole dense, profonde, chargée de sens. C’est peut-être cette densité et ce poids de la parole qui fait la distinction entre le one man show qui sévit sur les scènes du show business, qui, certes, peut présenter des prestations remarquables mais dont le sens dépassent rarement le croquis, l’ébauche de personnages qui collent à leur interprète et qui ne s’adossent pas à travail sur la langue comme le faisait Devos, ou un conteur québecois comme Yvon Deschamp.

L’histoire de Macbeth, roi d’Écosse

Affiche Macbeth

Une des réponses artistique à la question, Conteur ?,  est apportée par  Jeanne Ferron dans son spectacle programmé dans ce festival qui reprend l’histoire de Macbeth, telle qu’elle nous est transmise dans la Tragédie de Shakespeare.

Jeanne Ferron en acte

Jeanne Ferron en acte

L’originalité de la forme présentée par Jeanne Ferron est qu’elle n’est ni une illustration ou adaptation ; elle est une transposition fidèle à la fable de la tragédie, c’est-à-dire à l’ensemble des actions et des événements qui construisent la trame dramatique Cette fidélité trouve son incarnation et sa médiation dans une transposition où le Dit du texte de Shakespeare nous en donné par une performance orale.

J.Ferron

Certes, dans la métamorphose de l’action jouée en action narrée, il y a une perte, celle du texte même qui est fragmenté, mais il y aussi un gain : celui opéré dans le jeu entre le Dire de la conteuse qui s’approprie le dire des personnages , ceux de Macbeth et de Lady Macbeth et ceux des protagonistes secondaires, Banco, Mac Duf, le portier, les sorcières… Si bien que la poétique Shakespearienne, celle qui résulte de la fable et de ses situations est conservée. Et cette métamorphose n’est possible que par le talent de la comédienne qui passe avec magie du statut de narratrice à celui d’actrice interprétant un personnage de fiction. La scène du portier, réveillé en pleine nuit, encore dans l’ivresse de la soirée est, à cet égard, exemplaire.

Un autre gain de ce changement de statut de la comédienne en narratrice se réalise par la relation entre Jeanne Ferron et les deux musiciens présents et agissants en scène : Touma Guittet et Jean Dutour, des Barbarins Fourchus. La
 mise en espace musical réalisée par Bernadette Onfroy ne confère pas à la musique une fonction d’accompagnement ou de création d’ambiance ; elle ne surligne ni ne commente le récit ou le jeu.  Elle intervient comme un autre Dire qui dialogue, prolonge ou introduit le Dit de la narratrice ou du personnage qu’elle interprète. Et, en dernière instance, c’est le récit qui impose sa structure et sa forme au spectacle.

C’est la comédienne qui par sa performance s’approprie Shakespeare et nous l’offre en partage.

Shakes.

Et c’est toujours le poète qui a le dernier mot.

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