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La femme de Gilles

J’ai retrouvé un article, La grâce et la douleur des gens, que j’avais rédigé pour exprimer le plaisir que m’avait donné le spectacle de Chantal Morel, La femme de Gilles. Certes, je ne vous ferais pas partager ce plaisir avec deux photos qui me restent du spectacle et le texte de l’article. Mais au moins, j’aurais inscrit les traces de ce plaisir et vous donnerais peut-être l’envie de lire le livre dont s’est servi Chantal Morel avec beaucoup d’empathie, de fidélité et d’invention pour rendre ce théâtre de l’intime des gens de peu.

Gens ordinaires, gens de peu, petites gens… ces catégories indifférenciées existent moins dans l’imaginaire social par ce qu’elles sont que par ce qu’elle ne sont pas. Ni acteurs de leur vie ni groupes mythiques, sujets de l’Histoire, comme le seraient le Peuple, la Classe, l’Elite…

Pourtant, les gens ne sont anonymes que dans les statistiques ou les classements sociologiques. Porteurs de noms, sujets de sentiments et d’émotions, ils n’entrent dans la grande Histoire que pris dans la masse. Leurs vies restent banales, leurs expériences demeurent ignorées, et, lorsqu’ils trouvent une place dans la fiction du récit, c’est bien souvent comme archétypes ou comme personnages d’une littérature du quotidien .

Peut-être jamais autant que dans La femme de Gilles, mise en scène par Chantal Morel, le poids de la grâce et de la grandeur des personnages ordinaires n’a-t-il pu se dire et se transmettre avec tant de force et de simplicité. Pour que l’écriture romanesque de Madeleine Bourdouxhe devienne objet de théâtre, pour que le personnage d’Elisa accède au Je et s’énonce directement, il fallait une profonde attention à la singularité d’Elisa. Singularité qui ne vient pas de ce qui lui arrive, et qui la distinguerait des gens ordinaires, mais qui lui advient par la douleur qu’elle convertit en conscience par l’intermédiaire de la parole.

Pour que cette douleur se dise et se donne à entendre, il fallait inventer un espace d’énonciation où le Je qui se dit rencontre un Tu qui l’écoute. Dans la mise en scène de Chantal Morel, cet espace de relation — ce théâtre de l’intime — est représenté par un café-guinguette, chez Goblet . Le café, médiation entre le privé et le public, est un espace réel : le spectateur-consommateur servi par un garçon de café-lecteur est introduit par la lecture du roman dans un espace de fiction. Par cette médiation, le drame ordinaire d’Elisa se transforme en tragédie. Non parce qu’il concerne des personnages hors du commun, mais parce que des sentiments communs, en tout cas communicables pour le sens commun — la passion, la jalousie, le désir —, nous sont donnés à partager.

Ce café devient l’espace de fiction où la douleur d’Elisa accède à l’expression. Par le cheminement de sa parole, Elisa devient celle qui refuse de subir l’abandon. Le récit qu’elle nous fait de son silence, de son écoute et de ses conseils devient le moyen qu’elle se donne pour garder Gilles en devenant témoin, puis complice de sa passion. Sa douleur rayonne et nous atteint dans ce lieu réel et métaphorique, sans qu’à aucun moment la mise en scène ne sollicite l’illusion naturaliste.

Ce café est un lieu multiple : espace de réalisation de plusieurs histoires. Il est lieu de métamorphose pour Gilles où, mari attentionné, venu échanger quelques paroles avec des camarades de travail, il se prépare à devenir amant possédé par le corps et l’image de sa belle-sœur, Victorine. Le café, où l’on vient pour voir et se faire voir, est pour Gilles le lieu où la personne privée, sous l’effet de la passion, se découvre aux yeux des autres et devient personne publique livrée aux commentaires.

L’art de Chantal Morel et de Véronique Kapoïan ne nous place pas dans une position de voyeur, d’exteriorité vis-à-vis de cette possession qui s’empare de Gilles et qui entraîne Elisa. Dans le café, assise à sa table, comme si elle était seule, se faisant toute menue pour ne pas gêner ou imposer sa présence, son petit chapeau noir sagement posé devant elle, Elisa nomme sa douleur et ainsi la confie à qui peut l’entendre. Véronique Kapoïan est tour à tour, Elisa, Gilles, Victorine sans que ces transformations ne s’accomplissent dans l’ostention. Insensiblement, par des changements de rythmes, des blocs de mots se chargent d’émotion et deviennent des actions verbales. Le café par la seule grâce du jeu devient la salle de bal où mûrit la jalousie et le désir de Gilles ; la route où Elisa, dans l’ombre, guette les pas de Gilles, allant rejoindre Victorine ; la salle à manger des parents d’Elisa où chacun cherche dans le regard de l’autre la reconnaissance de son désir.

Si ce poids de la douleur se charge de grâce, c’est par le double effet de l’art : l’art du récit et l’art de l’acteur. Ce théâtre de l’intime nous montre comment les moments quotidiens des gens ordinaires, des genssans qualité, pour reprendre le titre d’un roman de Musil, accèdent au tragique de l’existence ; tragique qui semblait réserver aux grands personnages vivant des grandes actions. Le tragique ne provient ni d’actions extraordinaires ni de conditions exceptionnelles qui dépasseraient la volonté des personnages. Le tragique vient de cette puissance du récit qui en même temps qu’il nous livre les étapes de la passion nous montre l’impuissance d’Elisa à en détourner le cours.

Les miettes de la vie ordinaire deviennent des moments de théâtre. Parce qu’il convient dans les moments d’émotion ou de douleur qui nous saisissent dans le cours du quotidien de garder la face : la soi-disante modestie des petites gens se fait réserve. L’art de l’acteur nourrit, maîtrise, conduit cette douleur qui se dit et qui doit en même temps se taire. Dans ce dit et cette manière de dire se produit la grâce qui n’est autre que ce moment simple et rare qui affecte le spectateur.

Il appartenait au théâtre d’indiquer sans effet particulier ni grandiloquence, sans autres moyens que ceux de l’acteur, comment les gens, les autres nous-mêmes, vivons et mourons. Parfois, la douleur exprimée, rien ne peut plus la contenir et elle se transforme en destin. La force du spectacle de Chantal Morel, est de nous montrer que les gens de peu sont aussi des personnages de théâtre. Ce qu’ils nous donnent à voir et à entendre ne relève pas du quotidien, cette catégorie esthétique qui leur semblait réservée faute d’accès à la gloire et à la grandeur. En réalité, les gens vivent de grandes passions, de grandes douleurs, des grandes expériences affectives, au même titre que les grands personnages. Encore faut-il que l’art se charge de nous les communiquer. C’est ce que font magnifiquement Chantal Morel et Véronique Kapoïan.

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Classé dans Souvenirs de théâtre