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La médiation culturelle en question

Enquête / Interview / Jean Caune

La médiation culturelle en question

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleyma : La Terasse, Avignon en scène 2011

 Dans “La démocratisation culturelle, une médiation à bout de souffle”*, vous prenez acte de l’achèvement d’une histoire de la démocratisation culturelle. Pouvez-vous revenir sur les principaux éléments de cette analyse ?

Jean Caune : Dans les années 1960, l’avènement d’une démocratisation culturelle a été confié au pouvoir de l’art. La politique culturelle de Malraux avait pour objectif de favoriser la communion avec l’art. Sa conscience esthétique relevait d’un pari : le salut de la personne et de la société résidait dans le contact ineffable avec l’œuvre. Une partie de ce pari a été réalisée : décentralisation des lieux de création et de production artistiques, diversification des genres esthétiques soutenus par les pouvoirs publics, conquête des couches enseignantes. Pourtant, le rendez-vous manqué avec les couches sociales qui n’avaient pas un accès immédiat au monde des langages artistiques est patent. En faisant de la seule rencontre avec l’œuvre d’art le moyen de l’acculturation, la politique de Malraux, et celle des ministres qui lui ont succédé – de droite comme de gauche – a évacué, ou pour le moins dévalorisé, les autres modalités de la médiation culturelle dans l’espace public. La démocratisation culturelle, compte tenu des objectifs qui sont les siens (rendre accessibles à tous les œuvres légitimes du patrimoine et de la création artistique), ne peut s’appréhender à l’intérieur du seul domaine de l’art. Elle doit également être examinée dans son rapport avec les stratifications sociales.

Les politiques des gouvernements de droite et de gauche ont donc, selon vous, produit les mêmes effets…

J. C. : S’interroger sur les effets de la politique de démocratisation culturelle oblige à envisager les relations de l’art et de la culture. Cette réflexion se pose sur deux plans. Le premier concerne la notion de public, considéré comme un ensemble de personnes partageant un goût, un intérêt, un comportement esthétique… Le second point concerne la nature des rapports entre l’art et la culture. Il convient de s’affranchir d’une conception mécanique qui détermine, une fois pour toutes, les frontières entre l’art et la culture comme si ces frontières n’étaient pas mobiles, comme si l’art était subversif par nature et la culture nécessairement fédératrice et consensuelle.

« Aujourd’hui, ni la droite ni la gauche ne mène de réflexion politique sur la place de l’art et de la culture dans l’espace public. »

Sur ces questions, il est difficile de voir en quoi les politiques de gauche ou de droite se distinguent. Les premières comme les secondes se sont figées dans trois registres : l’aide à la création artistique professionnelle ; la production culturelle comme moyen de rayonnement, de prestige et de relations publiques ; l’extension du champ de la diffusion avec l’illusion qu’elle entraînerait l’élargissement sociologique des publics. Les autres modalités de l’intervention culturelle publique (éducation artistique, expression des groupes, développement des pratiques amateurs, diversification des espaces de diffusion…) ont relevé d’une politique des “restes”. Ces “restes” devenant, depuis plus de vingt-cinq ans, de plus en plus maigres, les politiques culturelles se sont succédé et se sont confondues.

N’existe-t-il vraiment aucune différence majeure entre les politiques culturelles de droite et de gauche ?

J. C. : Aujourd’hui, ni la droite ni la gauche ne mène de réflexion politique sur la place de l’art et de la culture dans l’espace public. Le mutisme des partis et des candidats à l’occasion des différentes élections depuis 10 ans est éloquent. Et ce n’est pas le débat rhétorique sur l’alternative, « la culture pour tous ou pour chacun » qui permet de déceler les germes d’un positionnement distinctif. La résurgence de l’incantation « Un art élitaire pour tous » (incantation discutable aussi bien dans son fondement que dans son hypothétique réalisation) n’est que l’expression d’une formule qui ne s’inscrit dans aucun horizon d’attentehorizon qui pourrait être défini par l’expérience des publics, les codes et les expériences artistiques contemporaines, les nouvelles démarcations entre le réel et l’imaginaire… Cette formule demeure une référence sans consistance. Elle condense toutes les ambiguïtés relatives à l’art et au(x) public(s). Aujourd’hui, il semble que les pouvoirs publics, les partis politiques et les organisations syndicales ne voient plus, dans l’art et la culture, le lieu de l’accomplissement d’un destin collectif, le moyen de la construction de soi dans une relation à l’autre et dans un rapport d’appartenance à la Cité.

Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

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